Daniel Léveillé / Amour, acide et noix / Pascal Rambert / Libido sciendi / Eloge de la nudité

Eloge de la nudité

 

                                          

1ère séquence : Daniel Léveillé :

 

Un amour vraiment trop acide

 

 Photos J. Morstard

Pourquoi donc une telle violence, sourde et contenue, il est vrai ? Pourquoi un tel parti-pris de rupture avec la musique ? Une danse volontairement lourde, gymnique, anguleuse et cassée, en total contrepoint avec les trop célèbres Quatre saisons de Vivaldi, qui lui servent de support, de plus dans une interprétation magistrale qui ne devrait s'écouter que les yeux fermés… Daniel Léveillé nous avait habitué à autre chose avec La pudeur des icebergs, second volet de cette trilogie que nous avions pu découvrir en février 2007 sur cette même scène. Il est vrai que, dans cette œuvre déjà, les corps nus, découpés par une lumière crue et froide, s’affrontaient les uns avec les autres mais dans un espace intemporel, noir, vide, et quasiment dans le silence, exception faite de quelques bribes de pièces de Chopin tintinnabulant dans le lointain.

Ce parti-pris de la nudité, en revanche, pourrait se comprendre dans la mesure où la peau parle évidemment bien davantage nue que recouverte d’un vêtement quelconque. « Plutôt que d’être dans la séduction, on est dans la vérité », explique le chorégraphe. Mais alors, qu’à t’il à dire qui ne puisse être dit que par un corps nu, donc fragilisé ? Sa réponse, peu justifiée pour cette œuvre, tient en quelques mots : une certaine dureté de la vie, surtout chez les jeunes de la rue. C’est dans une telle tenue que « l’on voit le plus l’homme ou la femme comme un animal ». Idée qui, certes, pourrait se défendre mais qui rabaisse l’homme à l’état de bête…

Si l’œuvre se révèle donc volontairement dure, elle n’en est pas moins émaillée de quelques beaux passages, dans les corps à corps notamment. Quelques trouvailles chorégraphiques intéressantes également, comme celle où l’un des danseurs cherche à traverser, non sans réelle tendresse, le corps de l’autre, comme s’il voulait à se fondre en lui. Mais elle exhale dans son ensemble un parfum de solitude et de violence intérieure qui semble aller à l’encontre de la notion d’amour évoquée par son titre.

Que nous réservera le 3ème volet de cette trilogie, Crépuscule des océans, qui n’a encore jamais été présenté en France ?

 

J.M. Gourreau

 

Amour, acide et noix / Daniel Léveillé / Théâtre de la Bastille, Paris, Avril 2010.

 

 

2ème séquence : Pascal Rambert :

 

                     Photo V. Thomasset

 

 

Une infinie tendresse

 

 

Il est des cas où la nudité s’impose comme une évidence. Entre autres, lorsque l’on veut évoquer certaines relations humaines intimes, comme l’acte sexuel. Pari osé que Pascal Rambert tenait à prendre, en réaction aux pièces empreintes de pornographie que quelques soit disant chorégraphes en mal d’imagination livrent aujourd’hui au public. Mettre en scène de tels instants risquait toutefois de transformer le spectateur en voyeur. Il n’en a rien été, bien au contraire, la tendresse infinie qui émanait des étreintes de ce couple évoluant au beau milieu des spectateurs disposés en cercle autour de lui ayant subjugué le public.

S’il est vrai que l’acte sexuel est un acte totalement normal, il n’en reste pas moins, à bien des égards, tabou, même dans les sociétés les plus évoluées. Et si les danseurs ont accepté de s’y livrer le plus naturellement possible, en s’y abandonnant totalement sans réticence aucune mais avec une grande pudeur, c’est bien grâce à la mise en scène : le spectacle se déroulait en effet sur un plateau éclairé par la lumière naturelle d’une petite lucarne dans le toit, à l’instant où le soleil décline sur l’horizon, quand la pénombre gagne l’arène. Or, si certaines scènes auraient pu paraître très crues sous une lumière artificielle même tamisée, elles ne paraissaient finalement que suggérées, ne laissant la possibilité au spectateur que de laisser son imagination vagabonder.

Il faut dire qu’avant d’être chorégraphe, Pascal Rambert est avant tout metteur en scène et écrivain. En fait, un homme de théâtre complet. Et si l’on n’avait jamais été aussi loin dans l’évocation de la sexualité, il n’y en avait pas pour autant la moindre fausse note, la moindre vulgarité. Bien au contraire, il émanait de ces étreintes et de ces ébats pourtant violents une grande douceur, une grande volupté, décuplée par le religieux silence seulement interrompu par le souffle de ces deux fabuleux danseurs. Curieusement, la tension atteignait son paroxysme lorsqu’ils s’abandonnaient côte à côte après un corps à corps lascif, impulsif, sans retenue, dans un moment d’une extrême douceur, mettant en valeur la beauté des corps caressés par quelques rais ténus de lumière. En fait, une telle communion ne pouvait être possible que parce qu’Ikue Nakagawa et Lorenzo de Angelis était unis sur la scène comme dans la vie !

Créée en 2009 au festival de Montpellier Danse, cette œuvre, à la fois physique et mentale, s’avère n’être qu’un souffle, une respiration continue, seule et unique, un instant de vie cousu sur ses interprètes et qui ne vit réellement que grâce à eux, trouvant en eux son aboutissement. Elle succédait à Paradis, pièce sur Le Paradis de Dante, créée en 2004 au Théâtre de la Colline à Paris, et servira de prélude à Knocking on heavens door qui sera présenté à l’ADC de Genève du 19 au 29 mai prochain. Gageons que cette nouvelle création sera de la même veine que les deux précédentes !

 

J.M. Gourreau

 

Libido Sciendi / Pascal Rambert, Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique de création contemporaine, du 8 au 17 avril 2009.

 

Un ouvrage a été écrit sur le travail du chorégraphe-auteur-metteur en scène par Laurent Goumarre, Pascal Rambert en temps réel, aux Editions « Solitaires intempestifs » en 2005.

Commentaires (1)

1. Jérôme Delatour (site web) 12/04/2010

Bonjour,
Je suis surpris de la conception que vous semblez vous faire de l'animal, de la "bête" que vous considérez inférieure à l'homme... N'est-elle pas un tantinet dépassée ? Voyons, ne sommes-nous pas une bête parmi d'autres ? Singulière sans doute, mais "supérieure" ? Non, montrer l'homme comme un animal, c'est juste le montrer tel qu'il est. Et la condition d'animal ou de bête n'a rien de honteux.

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