Eléonore Didier / Le modèle / La Toilette

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Photo Cyril Maginel

Eléonore Didier :

 

La toilette

 

 

« Si tu veux que nous soyons amis, apprivoise-moi »,

dit le renard au Petit Prince

Saint-Exupéry

 

La représentation de la femme à la toilette a toujours été un sujet d’élection pour nombre de peintres, surtout dans la seconde partie du 19ème siècle : Degas par exemple avec ses femmes voluptueuses au tub, d’un réalisme atteignant parfois une crudité démystifiante, Renoir dans sa représentation sensuelle des peaux nues et des cheveux lâchés, Puvis de Chavannes avec ses Jeunes filles au bord de la mer évoluant hors du temps, Bonnard et sa Suzanne surprise au bain, Picasso avec ce carton de tapisserie datant de 1938, réalisé à partir d'un collage de papiers peints, qui met en scène trois femmes, la première tenant un miroir, la seconde coiffant la troisième dont le visage trahit une réelle inquiétude… Ce que ces artistes traduisent le plus souvent au travers de leur œuvre, c’est la beauté des corps, la douceur nacrée de la peau, la volupté et la sensualité qui se dégagent de leurs modèles. Les sculpteurs, eux aussi, se sont intéressés aux femmes faisant leur toilette : un tiers des sculptures de Degas traite de ce thème. Il était évident qu’un tel sujet puisse également intéresser les chorégraphes, et c’est ce qu’a voulu évoquer Eléonore Didier dans sa dernière création, précisément intitulée Le Modèle.

La toilette d’un malade n’est cependant pas un acte anodin, celui-ci étant contraint d’abandonner son corps à l’infirmière qui le prend en charge. Laver un corps est une démarche anthropologique tout autant qu’une épreuve émotionnelle qui pose la question du rapport à l’autre, à la différence, à la confrontation interculturelle de représentations, de valeurs, de codes et de savoirs faire. Si la toilette possède à la fois une fonction hygiénique et thérapeutique, elle ne peut être réalisée que dans le respect absolu de l’Autre, le soignant devant constamment être à l’écoute de son patient. Le contact, lors de la toilette, est en effet un partage des actes de la vie, une expérience intime dispensée dans une proximité physique et psychique de sécurité, en totale confiance. Tout cela, Delphine Gildé, danseuse depuis une vingtaine d’années mais aussi infirmière de son état, l’a parfaitement fait ressentir en effectuant la toilette de Sarah Avelisjan-Segealon avec beaucoup de tact et une très grande douceur, annonçant le toucher avant de passer à l’acte, tout en s’apprêtant à refuser le contact lorsque la peau de sa patiente n’était pas prête à l’accepter. La tendresse de sa gestuelle engendra une certaine réciprocité, nécessitant de la part de Sarah l’abandon de son corps, voire le besoin de le donner. Le plus étonnant était que Delphine gardât paradoxalement une distance « froide » avec Sarah, tout en rendant à son corps sa dignité, cachant ses désirs et ses émotions, refusant la dimension affective, se réfugiant dans le protocole et la technicité de l’acte. Niant en quelque sorte les faits que les soins puissent mettre en contact deux âmes et deux corps vivants, et que l’infirmière puisse devenir une confidente. Or, la troisième des fonctions de la toilette est une dimension érotique liée aux odeurs et aux parfums, outre le fait que tout contact soit à priori sexué. Par ailleurs, si la blouse blanche s’avère souvent être une barrière, elle est aussi source de fantasmes. C’est alors là qu’intervient le troisième personnage, en la personne de Pauline Le Marchand qui répond à la question du trouble envahissant le spectateur, donnant corps aux autres dimensions de cette œuvre, à savoir d’une part celle du passage d’un état corporel à un autre, en particulier du corps sale et sauvage à un corps propre, digne et « social »; d’autre part, celle de la féminité, de l’art féminin. A ce titre, le costume de Corinne Petitpierre, une seconde peau mi-noire, mi-blanche, laissant sortir un sein sculptural fort bien mis en valeur, s’avéra sans doute le meilleur des symboles de la sexualité féminine. Quant à sa danse, fragmentée dans son évolution, elle suivait pas à pas les étapes de la toilette, reflétant alternativement les états d’âme et sentiments des deux protagonistes de la pièce.

Une œuvre riche et profonde par conséquent, mûrement réfléchie mais qui ne délivre pas, à sa première lecture, ni tous ses atouts, ni tous ses secrets.

 

J.M. Gourreau

 

Le Modèle / Eléonore Didier, Théâtre de Vanves, 23 février 2012, dans le cadre de Artdanthé.

 

Prochaines représentations : - 28 mars 2012, St Brieuc,

                                          - 10 avril 2012, Micadanses, Paris.

 

Eléonore Didier / Le modèle / Théâtre de Vanves / Février 2012

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