Emma Dante / Bestie di scena / Le langage de la nudité

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Photos Masiar Pasquali

 

 

Emma Dante :

Le langage de la nudité

 

Pour une fois, ne consultez surtout pas le programme avant le spectacle. Vous pourriez y lire en effet :"Bestie di scena est une sorte de « pressurage de théâtre », un jus de quelque chose qui nous fait se sentir mal à l’aise. Il n’y a pas de costumes, pas de rôles, pas de scénographie. Il n’y a même pas de texte, pas d’histoire, rien. C’est un zéro absolu qui doit faire face au vide de l’existence"… Pas de musique non plus, pourrait-on rajouter. Cette introduction de la chorégraphe, dramaturge et metteuse en scène italienne Emma Dante elle-même n’est, à première vue, pas très engageante et vous vous demandez bien ce que vous êtes venus faire dans cette galère ! L’idée de prendre la poudre d’escampette vous effleure… Eh bien, surtout, n’en faites rien ! Car Bêtes de scène est un spectacle à mi-chemin entre le théâtre et la danse d’une originalité époustouflante et d’une richesse incroyable. Or, si l’on prend les mots de son auteure à la lettre, rien n’est faux. Pas d’argument, pas de support musical, pas de décor. Juste des comédiens-danseurs. Alors, me direz-vous, comment diantre réaliser un aussi bon spectacle s’il n’y a rien de tangible ?

Il faut savoir qu’Emma Dante voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler ». Ce qu’elle cherche à faire au travers de cette œuvre, c’est libérer le corps de ses contraintes tant sociales que vestimentaires pour l’offrir à son public tel qu’il est, dans toute sa crudité, sa nudité. Son univers, traversé de cauchemars qu’elle jette en pâture à ses interprètes, est un monde primitif et sauvage, fragile et rustique, parfois torturé, en tous les cas loin de celui qu’elle voulait décrire au départ, "celui du travail de l’acteur, ses efforts, ses envies, son abandon total jusqu’à perdre toute honte". Pour finalement ne pas y parvenir et  se retrouver, après des heures et des heures de recherche et de répétition, à se regarder mutuellement sans parler, désemparés. Comme des enfants. Comme des bêtes. Et tout est parti de ce renoncement, de cette atmosphère étrange qui ne les a plus quittés. Leurs gestes explorent le quotidien, dépeignant la comédie humaine, sauvage mais réelle, sous toutes ses facettes.

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La pièce débute avant l’entrée même du public dans la salle par un échauffement collectif des danseurs sur le plateau : un groupe d’artistes parfaitement homogène magnifiant l’effort qu’ils s’imposent. Ils sont seize, des deux sexes, de tous âges, de toutes tailles, de tous gabarits, parcourant l’espace dans toutes ses dimensions, en groupe compact. Subitement, tout s’arrête. Ils s’alignent alors en rang d’oignon en front de scène, haletants et dégoulinants de sueur, avant de dévisager les spectateurs, de les scruter, comme pour savoir s’ils allaient supporter le choc qui allait leur être infligé. En effet, dans l’instant qui suit, ils se mettent en devoir de se déshabiller lentement les uns après les autres avec un flegme des plus britannique, cachant de leurs mains sexe et seins, comme s’ils venaient de se rendre compte dans l’instant de la tenue dans laquelle ils se trouvaient, de la gêne, voire du malaise qu’ils engendraient et qu’ils pouvaient d’ailleurs réciproquement ressentir. Car nous, public, sommes là comme des voyeurs, tranquillement vautrés dans nos fauteuils, n’ayant d’autre obligation que celle de les contempler dans l’effort, voire de les juger.

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C’est en tenue d’Eve et d’Adam qu’ils évolueront ainsi durant la quasi-totalité du spectacle, affrontant les autres, leur regard et, aussi, le nôtre. Le premier mouvement de honte passé, tout redevient quasi naturel. Ils n’animent effectivement aucun récit mais, instinctivement, retracent leur histoire. Celle de leur origine, révélant leur apprentissage, leurs joies, leurs peurs, leurs colères, leurs préoccupations, leur folie. Tous ensemble, serrés les uns contre les autres. Faisant face, unis, aux évènements agréables ou tragiques qui animent leur monde. Tous embarqués dans la même galère. C’est cette force et, en même temps, cette fragilité qui nous frappe, qui nous tient en haleine. Car leur histoire c’est aussi la nôtre. Même si nous ne nous y retrouvons pas toujours entièrement. Bien sûr, tous n’agissent pas de la même manière. Les imbéciles finissent toujours par être exclus de la société. On se retrouve aux origines de l’humanité où il fallait lutter pour survivre, en groupe ou chacun pour soi, écarter les dangers, les prévoir, s’en protéger. Nourrie d’attitudes et d’une gestuelle issues du quotidien, la chorégraphie est spontanée, empreinte d’une telle sincérité et d’un tel naturel qu’elle semble inexistante. C’est la raison pour laquelle on s’y reconnait et que l’on y adhère sans hésitation.

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L’œuvre est en outre parsemée de moments cocasses qui détendent l’atmosphère. Tels ces êtres simiesques, mi-hommes, mi-singes, qui agissent en tout cas comme tels, se gavant de cacahuètes lorsque celles-ci font profusion sur la scène. Ou, encore, cette bombonne d’eau à laquelle ils vont s’abreuver bien sagement les uns à la suite des autres avant de la recracher en partie en brouillard (tout en en faisant profiter les spectateurs des premiers rangs…) et de s’en asperger comme des gamins… Que dire encore de ces seaux, serpillières et balais qui tombent mystérieusement du ciel et dont ils trouvent immédiatement l’usage ? Ou de ces ébats sexuels plus drôles qu’érotiques avec leurs "zizis" sur lesquels ils tirent avec autant d'étonnement que d'amusement ? Bref, mine de rien, voilà une pièce écrite avec une économie de moyens et une intelligence remarquables, pleine de finesse et d'esprit, jamais décalée mais, au contraire, parfaitement connectée à notre univers, et qui nous détend autant qu’elle nous donne à réfléchir.

J.M. Gourreau

Bestie di scena / Emma Dante, Théâtre du Rond-Point, Paris, du 5 au 25 février 2018.

 

Emma Dante / Bestie di scena / Théâtre du Rond Point / Février 2018

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