Fredérick Gravel / This duet that we’ve already done (so many times) / Amours platoniques

Frédérick Gravel :

Amours platoniques

 

Ils sont là, seuls sur le plateau, comme un vieux couple, dans la plus parfaite indifférence. Et pourtant, ils sont jeunes et beaux, dans la fleur de l’âge. Mais ils n’ont rien à se dire. Aucun des deux ne parait même s’apercevoir de la présence de l’autre, ni pour autant s’en émouvoir. Tout pourrait être merveilleux dans le meilleur des mondes… Ils semblent presque étrangers l’un à l’autre, las de ne rien faire, de n’avoir rien à faire, n’aspirant qu’à trouver une occupation, chacun dans son coin. Les premiers accents musicaux sortent la jeune femme de sa torpeur.  Elle s’étire, cambre son buste vers l’arrière, dirigeant comme par dépit son regard vers le ciel. Lui est assis par terre, prostré sur son livre. Puis, d’un seul coup, alors que rien ne le laissait prévoir, tout s’emballe, de concert avec l’intensité du son qui va jusqu’à devenir assourdissant. Mais le retour au calme est rapide. Simple besoin de se dégourdir, de manifester sa présence ? C’est alors que leurs regards se croisent furtivement, se rejoignent. Ils se lèvent, se placent côte à côte. C’est elle qui ouvre le bal. Une gestuelle d’amoureux timides qui se cherchent, qui n’osent pas encore s’étreindre. Il lui prend les cheveux, les étire, les caresse, les emmêle, les tord. Le face-à-face est énergique, puissant, saccadé. Par moments, on croirait voir deux coqs qui paradent, se jaugent puis s’affrontent. Pourtant, rien ne transparaît de leurs sentiments, ils semblent toujours parfaitement indifférents l’un à l’autre. Chemisier et t-shirt finissent par tomber. Ils se retrouvent tous deux torse nu, étonnés, s’examinent, se palpent mutuellement la peau du ventre, l’étirent avec surprise et étonnement. Un moment étrange, voluptueux, fascinant, plein de douceur et de chaleur, d’une grande beauté. C’est pourtant sans réelle conviction qu’ils vont finir par s’enlacer dans des attitudes inhabituelles, fort originales mais platoniques, tout dans la lenteur. Moments intenses ponctués d’interrogations, de séparations et de rapprochements. L’atmosphère est lourde, triste, pesante. Tout n’est qu’insidieux, suggéré, en demi-teintes. Rien n’est réellement dit. La crudité des éclairages prend alors le relai, accentuant la force des gestes, mettant en valeur la beauté des formes, la violence sous-jacente qui surgit par intermittence. C’est sans étonnement qu’on les verra se séparer et s’écarter lentement, chacun de son côté.

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Photos Claudia Chan & Nans Bortuzzo

Cette histoire d’un couple ordinaire, en tout cas ressentie comme telle, interprétée par son auteur et par la danseuse Brianna Lombardo, reflète très fidèlement la pensée de Frédérick Gravel qui se refusait à faire du déjà vu, à savoir des relations évoluant entre l’amour et la haine, l’attraction et la répulsion. « Ce duo ne se joue pas dans le début de l’amour ou la fin de l’amour. Il se joue dans un moment où les choses sont acceptées chez l’autre, où les tensions sont parties. Ce temps de la relation permet de travailler sur le duo sans être dans le besoin ou dans la peur de l’autre, mais dans l’acceptation de l’autre ».

Ce n’est pas la première fois que ce chorégraphe canadien se produit au Théâtre de la Bastille. Il y avait en effet présenté il y a quatre ans Usually beauty fails, patchwork constitué de plusieurs petits duos (dont l’un, d’ailleurs, avec Brianna Lombardo), pièces qu’il considérait comme inachevées ou incomplètement exploitées, et qu’il a décidé de reprendre et d’étoffer. Ainsi est né This duet that we’ve already done (so many times), duo émotionnel hors des sentiers battus qui évolue au gré du temps, en fonction de l’attention que lui prêtent les spectateurs et de leur réactions au cours de la représentation.

J.M. Gourreau

This duet that we’ve already done (so many times) / Frédérick Gravel, Théâtre de la Bastille, du 4 au 8 avril 2018.

 

 

 

Fredérick Gravel / This duet that we’ve already done (so many times) / Théâtre de la bastille / Avril 2018

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