Gaëlle Bourges / A mon seul désir / Apologie du désir

A mon seul desir la dame a la licorne

La dame à la licorne - 6ème panneau - "A mon seul désir"

Gaëlle Bourges :

Apologie du désir


 

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Photos J.M. Gourreau

697724 sl gSeraient-ce les 35 petits lapins qui batifolent, épars, dans la célèbre tapisserie de La Dame à la licorne qui auraient séduit Gaëlle Bourges, au point de les mettre en scène à l'issue du spectacle  ? Ou, alors, cette jeune fille hypocrite, faussement pudique, trônant entre un lion à sa droite et une licorne à sa gauche, dans un jardin édénique parsemé de fleurs ? Sinon, cet étrange et mythique animal affublé d’une majestueuse corne fichée au milieu du front, à l’instar de celle d’un narval ?

Passionnée par l’histoire de l’art, Gaëlle Bourges, on le sait, adore plonger dans certaines des toiles emblématiques de peintres qui la fascinent, telles La fresque du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (Conjurer la peur, 2017), l’Odalisque d’Ingres ou l’Olympia de Manet (La Belle Indifférence, 2010), ou bien encore Le verrou de Fragonard (2013), pour faire revivre à sa manière certains des personnages ou autres êtres qui y sont représentés, tout en les parant d’une dynamique souvent sulfureuse… La dame à la licorne, tapisserie médiévale datant du début de la renaissance française, ne pouvait échapper à son attention. En effet, la licorne est un animal fantasmagorique que le poète grec Ctésias évoque déjà dans de vieux grimoires au 5ème siècle avant J.C. A la fin du Moyen-âge, cet être chimérique prend l’aspect d’un cheval blanc unicorne qui ne fréquenterait que les forêts profondes et qui ne se laisserait aborder que par une chaste et pure jeune fille… C’est sans doute la raison pour laquelle, dès cette époque, la licorne symbolise la pureté, la chasteté, la virginité ainsi que l’amour courtois, et qu’elle est associée, par les auteurs médiévaux chrétiens, à Jésus Christ ou à la vierge Marie. Depuis cette date, nombre de peintres se sont attachés à évoquer par les arts picturaux ce fabuleux animal, entre autres, Luca Longhi (Giulia Farnese), Moretto da Brescia (Ste Justine à la licorne), Domenico Zampieri (La jeune fille vierge et la licorne pour le palais Farnèse) et, même, Raphaël (La dame à la licorne)… Des centaines, voire des milliers de miniatures présentent la même mise en scène inspirée du Physiologos, bestiaire chrétien du IIe (ou IVe siècle) après J.-C., lequel eut une influence considérable au Moyen-âge: la bête est séduite par une vierge traitresse, alors qu’un fourbe chasseur survient pour lui transpercer le flanc de sa lance…

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Mais revenons-en à notre tapisserie. En fait, il s’agit d’un assemblage de six tentures qui sont conservées au musée national de l’Hôtel de Cluny à Paris. Longtemps, la symbolique de ces tapisseries est restée mystérieuse, et c’est seulement en 1921 qu’A. F. Kendrick identifie les cinq premières pièces comme étant des représentations des cinq sens, le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. Mais la tropologie de la sixième reste aujourd’hui encore bien mystérieuse. Toujours est-il que c’est de celle-ci que la chorégraphe a repris le titre de son oeuvre, A mon seul désir. Et c’est peut-être là, dans ces deux derniers mots, qu’il nous faut en chercher la clé. Que se cache t’il en effet sous les mots de "seul désir" ? Le lion, la licorne, le renard, le singe et le perroquet représentés dans cette tapisserie au cœur d’un éden flamboyant sont incarnés, dans l’œuvre de Gaëlle Bourges, par des femmes totalement nues - en référence peut-être au Moyen-âge - portant toutefois un masque en papier mâché à l’image de l’animal qu’elles personnifient : la licorne symbolise la pudeur et la chasteté ; le lion, le pouvoir, la force et l’autorité ; le lapin, l’immoralité, la bestialité et le plaisir ; le renard, la fourberie ; quant au singe, il plagie bien évidemment l’Homme… Seule la femme à la licorne, toujours la même mais parée d’atours chatoyants et raffinés, différents dans chacun des tableaux, suscite réellement le désir. Et c’est effectivement ce qui ressort de cette pièce présentée comme une frise à l’avant scène, au sein de laquelle on pénètre progressivement par le truchement d’une gestuelle lourde de sens, de déplacements lents, réduits et mesurés, truffés de poses suggestives. Celles-ci suscitent une foultitude d’images révélant petit à petit la symbolique de l’œuvre en tentant d’en reconstituer l’histoire.

Alors que les notes mélodieuses d’une cornemuse se transforment progressivement en vrombissement cataclysmique, la chorégraphe révèle in fine l’appétit sexuel de l’homme se laissant aller à ses instincts, travers symbolisés par la sarabande débauchée aux portes de l’enfer de 34 petits lapins (cuniculus, en latin, signifie "qui copule partout") s’adonnant au plaisir, lesquels vont bien évidemment finir par se reproduire bien plus vite que de raison…

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Photo Thomas Greil

Ce sixième et dernier tableau du spectacle mis à part, la pièce, d’un calme olympien, donne cependant beaucoup à réfléchir, et se révèle être une caricature de nos comportements. Malgré sa douceur, son innocence et son calme apparents, la dame à la licorne n’afficherait-elle pas de son côté sa cupidité et sa vénalité - que, toutefois, elle parviendrait à réfréner ? Ne la voit-on pas en effet tenant en ses mains un collier de pierres tout droit sorti d’un coffre à bijoux qui lui est présenté ? Mais, s’en empare-t-elle, ou le repose-t-elle ? Dans le premier cas, son geste signifierait qu’elle s’adonne aux plaisirs sensuels ; dans le second, qu’elle renonce aux cinq sens…

Tout en évoquant les travers de notre société, voilà une nouvelle œuvre sur la représentation des passions et des faiblesses de la nature humaine dans l’art, une pièce d’un érotisme raffiné, évoquant avec discernement la virginité de la femme face aux élans et aux désirs charnels de l’homme.

J.M. Gourreau

A mon seul désir / Gaëlle Bourges, 3è volet d’un triptyque dénommé Vider Vénus, Le Carreau du temple, Paris, 13 et 14 juin 2019. Représentations données dans le cadre du festival June Events. Spectacle créé à la Ménagerie de verre le 2 décembre 2014. Avant-première à Tours le 4 juillet 2014.

 

Gaëlle Bourges / A mon seul désir / Carreau du temple / Juin 2019

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