Gisèle Vienne / Kindertotenlieder / Un univers morbide dénué de tout intérêt

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Photos Mathilde Darel

Gisèle Vienne:

Un univers morbide dénué de tout intérêt

 

Pas le moindre petit pas de danse de quel style que ce soit dans ce spectacle qui se déroule dans une semi-obscurité, entre chien et loup, dans un lieu indéfinissable laissant exhaler un parfum de mort. Le sol est recouvert de neige. Des êtres asexués évoluent lentement et à pas feutrés au beau milieu de poupées inertes en habits de deuil. L'atmosphère est glauque, lourde, pesante. Une créature chimérique s'extirpe d'un cercueil. Dès lors tout bascule. Deux êtres étranges aux allures ursines affublés de six cornes, à la fois celles d'un bouc et d'un bélier, font leur apparition: ce sont des "Perchten"* qui traversent brutalement la scène, heurtant de plein fouet deux poupées de taille humaine qu'ils renversent avant de s'enfiler d'un trait une canette de bière, tout en se débarrassant de leurs oripeaux de fourrure. Des sons aussi tonitruants que déchirants à réveiller un mort, un vrombissement cyclonique issu des instruments de Stephen O'Malley & de Peter Rehberg, amplifiés au delà du supportable, envahissent la salle. C'est alors que l'un de nos deux "Perchten" - qui a repris une allure humaine - larde de coups de couteau une jeune femme qui va se révéler immortelle, tandis que l'autre se rue sur un adolescent, le roue de coups, déchire avec rage ses vêtements, le déshabille entièrement et l'abandonne dans la neige dans la tenue d'Adam, sans ménagement ni la moindre once de remords.

Quel message Gisèle Vienne, connue avant tout par les adeptes de Terpsichore comme chorégraphe mais qui s'est avérée aussi dans d'autres circonstances fervente adepte de l'art de la marionnette, a t'elle voulu nous faire passer au travers de ces exactions purement gratuites mais non exemptes de sensualité ? L'horreur du monde dans lequel nous vivons ? Cherchait-elle à nous faire prendre conscience des pulsions et fantasmes liés à la cruauté et à l'expiation qui, parfois, nous étreignent ? La lecture du programme nous apprend qu'au travers de ces Kindertotenlieder (Mahler doit s'en retourner dans sa tombe...) Gisèle Vienne, se référant au concept de l'"Inquiétante étrangeté" (Das Unheimliche dans sa langue originale) que Freud écrivit en 1919, tenta "de questionner la représentation de l'effroi, liée à celle de la mort, et la proximité constante qu'elle entretient avec les propriétés humaines, comme l'apparence du corps et le comportement".

Ce n'est malheureusement pas la juxtaposition ou le collage bout à bout d'actions morbides ou de scènes d'horreur dans une mise en scène sulfureuse empreinte de décadentisme qui vont réveiller nos peurs d'enfants, ni même engendrer un quelconque sentiment d'effroi. Il eut fallu pour cela créer une véritable atmosphère d'horreur en suivant un fil conducteur pour parvenir à un suspense final haut en couleurs; il eut fallu pour cela bâtir une réelle histoire que l'on puisse faire sienne et dans laquelle on puisse s'immiscer, ce qui ne fut pas le cas. Et l'on ressort déçu, d'une part que les marionnettes ne soient traitées que comme des objets sans prendre réellement part au spectacle, d'autre part que Gisèle Vienne, que la mort semble fasciner, n'ait fait appel à ses talents de chorégraphe pour nous faire vivre, si noire fût-elle, une fiction qui nous emmène réellement dans un univers à la Sade, du moins à la Edgar Poe.

J.M. Gourreau

Kindertotenlieder / Gisèle Vienne, Centre Pompidou, 27 et 28 octobre 2016.

 

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Perchten

Photos Max Resdefault

et Festival de Salzbourg

 

*Les Perchten sont des êtres fantasmagoriques issus du folklore bavarois qui hantent les campagnes autrichiennes en décembre et janvier, particulièrement au moment de l'épiphanie. Ils endossent deux formes, les bons (Schönperchten) et les mauvais (Schiachperchten), les premiers apparaissant le jour pour apporter chance et richesses au peuple, les seconds étant des êtres maléfiques qui commettent leurs exactions la nuit, chassant les démons et punissant les âmes damnées.

 

Gisèle Vienne / Kindertotenlieder / Centre Pompidou / Octobre 2016

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