Guillaume Marie / AsfixiA / La vérité en face, une source de réflexion

asfixia-copyright-g-g.jpg

                                                                                                        Photo G. et G.

Guillaume Marie :

 

La vérité en face, une source de réflexion

 

Voilà un spectacle qui questionne et qui vous remue les tripes. Si le but de l’art est de faire découvrir la beauté de notre monde sous tous ses angles, il est aussi de faire prendre conscience des actions de l’Homme dans son quotidien, d’en présenter les diverses facettes comme source de réflexion, de façon à nous amener à envisager les choses et actes de la vie sous un angle différent. Or l’œuvre de Guillaume Marie, AsfixiA, se base sur un fait qui a provoqué un tollé mondial : la diffusion, en 2003, de photos de prisonniers torturés attachés à des câbles électriques, obligés de poser nus ou, encore, menacés par des chiens de garde, voire désacralisés après leur mort. Cette pièce ne se veut en aucun cas la simple évocation de cet évènement mais plutôt « une réflexion sur l’empreinte fantasmatique que ces images ont inscrit en nous, et dans l’inconscient collectif.» (1) 

Abou Ghraïb est un complexe pénitentiaire irakien tristement célèbre pour avoir été un haut lieu de tortures sur des musulmans, commises par des femmes-soldats de l’armée américaine qui utilisaient le harcèlement sexuel au cours de leurs interrogatoires. Ces femmes obéissaient en fait aux ordres de leur hiérarchie visant à humilier leurs prisonniers et à leur infliger des tortures tant physiques que morales, insistant lourdement sur ce qui pourrait les blesser et les gêner, portant notamment atteinte à leur religion, telles qu’exhibition sexuelle ou aspersion de sang menstruel. Ces violences ont questionné un professeur de l’université de Columbia aux Etats-Unis, Coco Fusco, qui a publié un ouvrage sur les enjeux éthiques soulevés par ces évènements. Intitulé Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats, il a en particulier été à la source de AsfixiA. En mettant trois femmes en scène, l’une torturée par les deux autres, Guillaume Marie pose plusieurs questions, entre autres celle du rapport des femmes au pouvoir mais également celles des rapports entre les images qui ont défrayé la chronique et nos fantasmes, les clichés culturels et l’asservissement, l’univers féminin et la violence sexuelle... Mais aussi, plus prosaïquement, la question de savoir jusqu’où les artistes peuvent s’inspirer d'un spectacle d’horreur sans blesser ou faire fuir leur public, par peur ou par dégoût. Car, malgré sa tranquille apparence, sourde et contenue, et la lenteur de son action, cette pièce est d’une violence inouïe : en effet, ces deux femmes-soldats ne jettent pas seulement leurs rangers à la figure de leur prisonnière mais, pour reprendre un texte de Raphaëlle Branche qui s'applique parfaitement ici, « Par des attouchements, par des postures provoquant les prisonniers, par des gestes obscènes sur elles-mêmes ou sur eux, les femmes-soldats exploitent, lors des interrogatoires, toute une gamme d’attitudes allant de la femme consolatrice à l’actrice pornographique, en passant par l’utilisation du sang menstruel comme arme (supposée) impure. »(2) Partant, une autre des questions que soulève ce spectacle n’est-elle alors pas celle du détournement d’idées féministes sur le corps et la sexualité et, par ailleurs, celle de l’utilisation de femmes par l’armée pour ce que leur appartenance à un sexe spécifique permet d’obtenir ? Or, toutes ces interrogations trouvent réponse tout au long de ce spectacle méthodiquement mis en scène, de façon machiavélique même, de sorte que l’on s’attend au pire à chaque minute. Et bien évidemment, l’émotion atteindra son paroxysme à la fin de l’œuvre lorsque l’on assistera à une masturbation dans la souffrance. Il fallait oser le faire, non ?

J.M. Gourreau

AsfixiA / Guillaume Marie, Théâtre de Vanves, 15 Février 2012, dans le cadre du festival Ardanthé.

 

 (1):  Guillaume Marie, note du programme.

(2):  Raphaëlle Branche, Quand les femmes torturent, laviedesidees.fr, 11décembre 2008.

Guillaume Marie / AsfixiA / Vanves / Février 2012

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau