Guillaume Marie / Edging / L'orgasme du désespoir

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Guillaume marie 03

Photos Grégoire Gitton

Guillaume Marie :

L'orgasme du désespoir

 

Il s'était déjà produit sur cette même scène il y a tout juste trois ans avec un étonnant spectacle, AsfixiA, une réflexion sur l'empreinte fantasmatique de photos montrant des prisonniers torturés, attachés nus par des câbles électriques, menacés par des chiens de garde ou désacralisés après leur mort. Aujourd'hui, Edging décortique entre autres platoniquement les mécanismes qui conduisent tant l'homme que la femme à l'excitation sexuelle et à la jouissance dans un monde frappé par une catastrophe, guerre ou tremblement de terre, peut-être aussi dans l’optique d’assurer sa survie.

En janvier 2012 à la suite de la présentation de cette œuvre alors en chantier à L’Etoile du Nord, j’écrivais dans ces mêmes colonnes: Edging de Guillaume Marie est une pièce reposant avant tout sur les vibrations de l’univers sonore sur le corps, en fait, ses effets sensoriels sur un danseur restreint dans sa mobilité. L’idée princeps de cette œuvre est née de la rencontre entre le chorégraphe et le musicien japonais Kazuyuki Kishino, pilier de la Noise Music japonaise, au moment du désastre nucléaire de Fukushima et du tsunami qui lui suivit. L’œuvre chorégraphique minimaliste en train d’éclore, entièrement sur le fil du couteau, s’écoute plus que ne se contemple, le corps du danseur en souffrance n’étant que la traduction physique de l’univers sonore, rendant visibles l’invisible et l’excitation sourde qui y est contenue. Si le support musical de Kayusuki Kishino (Aka KK Null) reste le même, un son sourd et profond, en nappe, dont l’intensité varie suivant l’action qui se déroule sur le plateau, si l'excitation sourde qui anime les interprètes demeure intacte, le propos, la scénographie, le sens même de la pièce sont profondément modifiés, sous l’influence sans doute du dramaturge Igor Dobričić et de la danseuse Suet-Wan Tsang qui ont rejoint postérieurement le chorégraphe. L’œuvre a été créée au Festival des Inaccoutumés à La Ménagerie de Verre à Paris, les 19 et 20 novembre 2013.

Si l’image de l’Homme face à la catastrophe - suggérée par un indescriptible entrelacs de fils électriques qui tombent du gril de la cage de scène - reste sous-jacente, Edging est en fait une sorte de rituel en trois parties, Edging proprement dit, Hikikomori et Laser, interrogeant et analysant nos perceptions, nos désirs et notre comportement, notamment sexuel, face à la mort, tout en cherchant à les prolonger avant la chute finale dans les ténèbres. Le terme anglo-saxon d’edging, que l’on utilise communément dans le sens de bordure ou de liseré, évoque également une pratique sexuelle "consistant à atteindre un point culminant de l’excitation puis à interrompre volontairement la stimulation dans le but de retarder l’orgasme". Hikikomori est un mot japonais signifiant être reclus qui, ici, décrit "le comportement d’adolescents et de jeunes adultes cherchant à s’extraire de la vie sociale, en atteignant parfois des degrés extrêmes d’isolement et de confinement". D’où la présence sur la scène non pas d'un, comme à l'origine mais de deux adolescents des deux sexes, la chinoise Suet-Wang Tsang et le chorégraphe lui-même, presque étrangers l’un à l’autre, qui intervertiront leur rôle tout en restant chacun dans leur monde jusqu’à l’issue de la représentation. Tout en cherchant chacun également à atteindre le plaisir suprême sans jamais en dépasser les limites, avant de revenir au point de départ.

La troisième partie de la pièce, Laser, évoque sans doute les fameuses frontières de ce monde, suggérées par un déferlement psychédélique de rayons laser multicolores fouillant l'espace puis frôlant nos têtes avant de s’abattre sur le public, tels des traits meurtriers de flèches décochées par un ennemi invisible ou des radiations atomiques dévastatrices engendrées par la folie humaine. L'oeuvre est servie par une mise en scène d'un graphisme remarquable, entre autres au niveau du corset revêtu par les deux interprètes.

J.M. Gourreau

Edging / Guillaume Marie, Théâtre de Vanves, 29 janvier 2015, dans le cadre du festival Ardanthé.

Guillaume Marie / Edging / Théâtre de Vanves / Janvier 2015

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