Ina Christel Johannessen, Zero visibility Corp., It's only a rehearsal

 

                     Photo Zero Visibility Corp.

 

 

 

Désirs et tabous

 

 

Quasiment inconnue en France bien qu’elle s’y soit déjà produite ces dernières années à plusieurs reprises - à Dijon, Gap, Roubaix et Avignon notamment - la Zero Visibility Corp., compagnie de danse contemporaine norvégienne, mérite pourtant bien le détour du fait de son originalité. Celle-ci tient en effet à ce qu’elle fait appel à des disciplines artistiques aussi nombreuses que variées, de la danse classique à la danse contemporaine en passant par le  hip-hop, mais aussi le théâtre, le cirque et le mime, ce qui, dans le cas présent, peut toutefois s’avérer discutable.

Première pièce d’une trilogie, It’s only a rehearsal, créée en 2003, est un étrange duo qui a valu sa notoriété à la compagnie et l’a lancée à travers le monde. L’œuvre repose sur la légende d’Actéon et d’Artémis (Diane), déesse de la chasse mais aussi protectrice de l’enfance : surprise par Actéon dans son bain en compagnie de ses nymphes et d’océanides desquelles elle exige la chasteté, Artémis transforme le jeune chasseur en cerf en lui jetant de l’eau sur le visage. Celui-ci sera par la suite dévoré par ses propres chiens.

Il ne s’agit en fait là que d’un prétexte à une réflexion autour du thème : que peut-on voir et qui ne peut être vu ? Quelle est la part du regard dans la construction ou la re-création de notre monde ? Ce sujet fort intéressant aurait fort bien pu être traité uniquement par la chorégraphie. En effet, les divers sentiments qui animaient le couple, entre autres le doute et la perplexité puis le choix du "advienne que pourra" et de l’abandon ont fort bien été traduits par les interprètes. Un peu perdus au début du spectacle au milieu de ce vaste plateau, ils prirent peu à peu de l’assurance pour, finalement, conquérir l’espace avec beaucoup d’aisance et une grande spontanéité, développant une danse sensuelle, puissante et non contenue, bien que parfois un peu trop alambiquée. Malheureusement, à la fin de l’œuvre, Ina Christel Johannessen eut la malencontreuse idée de faire narrer et mimer l’histoire par ses danseurs au travers d’un discours dadaïste tragico-comique qui tenait plus du grand guignol que du théâtre. Cassure dérangeante qui n’apportait rien à la clarté ni, surtout, à la beauté de l’œuvre. Craignait-elle de n’avoir pu faire passer son message par la danse ? Pour ma part, je dirais que cela n’avait absolument aucune importance, eu égard à la qualité de la danse elle-même et, surtout, des interprètes, en particulier du Français Dimitri Jourde que l’on a pu voir dans la compagnie de François Verret ou de Frank Micheletti (Kubilaï Khan) : ce danseur stupéfia littéralement la salle par sa maîtrise technique, son expressivité et son endurance, se jouant avec une aisance déconcertante des pires difficultés. Avec sa compagne, Line Tomoen, ils parvinrent à exprimer avec une force peu commune la naissance du désir et la douleur que la mort peut faire naître, au travers d’une gestuelle qui, bien que sophistiquée, semblait motivée uniquement par sa très grande expressivité.

 

J.M. Gourreau

 

It’s only a rehearsal / Ina Christel Johannessen, Théâtre Silvia Montfort, Paris, Novembre 2009.  

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau