Ivo Dimchev / Paris / Dans quel monde vivons nous ?

Photos J.M. Gourreau

Ivo Dimchev :

 

 

 

 

Dans quel monde vivons nous ?

 

 

Il n’y va pas par quatre chemins. Nos plus grandes cités sont un monde pollué à l’extrême. Et, de plus, inhospitalier. Aujourd’hui, les grandes villes n’accueillent plus l’Homme. Elles le rendent malade et le broient. Elles repoussent l’étranger, l’empêchent d’y trouver refuge. De s’y intégrer. De vivre. Cette mise en garde du chorégraphe bulgare Ivo Dimchev n’est pas vraiment nouvelle mais elle est dite avec lucidité, crûment, sur un ton qui fait mal car il montre non seulement le sordide mais, surtout, la déchéance humaine.

Le rideau se lève sur un pauvre hère, jeans troués et baskets sales, bonnet de laine sur la tête. Peut-être un clandestin. Paumé. Il tente de vendre un téléphone portable. Mais personne n’est là pour le lui acheter. De dépit, il le jette violemment à terre. Se ravisant, il le ramasse et le met dans sa poche, attrape une bouteille d’eau, en boit une gorgée, la jette. Son regard est vide, celui d’un désespéré, un peu aigri. Il rabat soudain son bonnet sur sa figure, enlève sa veste, supplie, crie... Mais aucun son ne sort de sa bouche. Sa situation lui apparaît alors dans toute son horreur : il est seul, il a faim, il a soif, il a froid, il a peur… Il tombe à genoux, marmonne quelques paroles inintelligibles, si ce n’est un timide « Welcome » ou, encore, « Mes amis ne sont pas heureux… Pour des raisons différentes... C’est très différent pour les Noirs et les Arabes… ». Puis, se ressaisissant, il hurle à plusieurs reprises, de plus en plus fort : « Get out, get out… ».

Le « welcome » n’est qu’utopie. Il faut se dépolluer pour avoir une chance de survivre. Et de se nettoyer en recrachant sur son corps la seule eau potable qui lui restait encore : « Nous sommes au centre de la ville, au bord d’un suicide planifié » dira t-il dans un souffle.

Une voix au loin soudain l’appelle: « Christian ?… » Merde, merde, dit-il. Et de penser : je suis découvert, démasqué. La peur lui tenaille à nouveau les entrailles. Pourra t’il conjurer le sort ? Dans un sursaut d’espoir, pour se purifier ou expier ses fautes, il répand du sang sur le sol, trace une grande croix rouge avec son corps et se place au centre, tournant, dans sa folie, sur lui-même. Il se culpabilise. Se traite de tous les noms. Se flagelle. Pleure. Il attrape un micro. Cherche à dire quelques mots. Mais, là encore, aucun son ne sort. On comprend dès lors qu’il n’y a plus rien à faire pour lui. Dans son inhospitalité, la ville - Paris - l’a rejeté. Il ne lui reste plus dès lors que le plaisir de se masturber…

Insoutenable par moments, l’œuvre est également poignante, par la force de son message. Mais aussi - et surtout - par sa mise en scène. Le chorégraphe comme son interprète, Christian Bakalov, ont travaillé avec Jan Fabre. Avec Jérôme Bel aussi. Deux extrémistes pour lesquels la beauté, telle que nous pouvons la concevoir, est reléguée au second plan. Pourvu que le message passe et s’inscrive dans nos mémoires. Or celui-ci ne laisse personne indifférent.

 

 J.M. Gourreau

 

Paris

/ Ivo Dimchev, Théâtre de Vanves, Scène conventionnée, Février 2010, dans le cadre de ArtDanThé.

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