Jean-Christophe Maillot / Coppél-i.A. / Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

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Jean-Christophe Maillot:

Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

 

J c maillotC’est un bien beau cadeau de noël que nous a concocté Jean-Christophe Maillot pour ces fêtes de fin d’année en revisitant le plus célèbre ballet d’Arthur Saint-Léon, Coppélia, d’après L’homme au sable, un conte d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann(1). Son idée était on ne peut plus séduisante : pourquoi ne pas remettre au goût du jour ce chef d’œuvre du romantisme en tentant de donner vie à l’automate du savant Coppélius par le truchement de l’intelligence artificielle ? Dans cette création(2), l’intrigue suit la trame originelle du conte. Frantz, le fiancé de Swanilda, est fasciné par la silhouette de Coppélia, une éblouissante jeune fille aperçue dans l’antre du vieux savant. Il s’éprend d’elle, mais celle-ci s'avère n'être finalement qu'un automate... En transposant ce ballet - que Balanchine considérait comme la plus grande comédie - dans un futur proche, Maillot l’a dépoussiéré, éliminant comme d’un coup de baguette magique ce petit côté ringard qu’il pouvait avoir acquis au fil du temps, tout en en exacerbant les qualités humaines sous-jacentes conférées par son créateur et ce, en reconsidérant trois des atouts majeurs de la pièce : sa musique, sa chorégraphie et sa scénographie. La fin de l’œuvre s’avère toutefois infiniment plus sombre que dans le ballet original car sa Coppél-i.A., après avoir découvert l’amour puis la déception amoureuse, prend soudain l’ascendant sur son créateur pour finir, dans un élan sauvage et incontrôlé, par le tuer de ses propres mains, la libérant du même coup de l’emprise qu’il exerçait sur elle… En fait, ce ballet ne nous mettrait-il pas en garde contre les dangers des technologies liées à l’intelligence artificielle et à la robotique ?

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Photos Alice Blangero

Et pourtant, s’il est une science qui, aujourd’hui, a réellement le vent en poupe, c’est bien l’intelligence artificielle. Mais qu’entend-t-on exactement par ce terme, abrégé sous le vocable de "I.A.", et que se cache t’il sous ces deux voyelles ? L'idée d'intelligence artificielle émerge dans les années 1950 quand Alan Turing se pose la question de savoir si une machine est apte à « penser ». Le concept d’intelligence artificielle forte, quant à lui, fait référence à une machine capable non seulement de produire un comportement intelligent, notamment de modéliser des idées abstraites traduites en algorithmes(3), mais aussi d’éprouver de « vrais sentiments » (indépendamment de ce que l’on puisse mettre derrière ces mots), de juger de ses actes selon une certaine idée du bien et du mal et de manifester « une compréhension de ses propres raisonnements ». En fait, l’I.A. désigne l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre dans le but de réaliser des machines pouvant simuler l’intelligence et remplacer l'homme dans la concrétisation de certaines de ses fonctions cognitives. Or, dès la fin des années 1980, quelques artistes, en particulier des chorégraphes, s'emparèrent de l'intelligence artificielle pour donner un comportement autonome à leurs créations. Le dernier en date est Israel Galván, icone du flamenco, dans sa proposition chorégraphique, Israel & Israel. Une performance cosignée par le chorégraphe-interprète lui-même et un expert nippon en intelligence artificielle, Nao Tokui. (Voir l’analyse de cette pièce dans ces mêmes colonnes). Idéalement, le comportement du robot créé par l’I.A. doit ressembler à celui de l’être humain, tout en étant aussi rationnel que lui. Présentement, dans la création de Coppél-i.A., Jean-Christophe Maillot s’est posé deux questions : un homme peut-il tomber amoureux d’une machine et, a contrario, un robot peut-il développer des sentiments ? Une réponse précisément apportée conjointement par le chorégraphe, le compositeur Bertrand Maillot et la scénographe Aimée Moreni. La réussite de ce ballet est incontestablement liée à la connivence la plus parfaite entre ces trois prodigieux artistes, et cette création ne doit son succès qu’à cette conjoncture.  

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Il n’est un secret pour personne que Jean-Christophe Maillot aime tout particulièrement plonger dans les contes et la littérature fantastique pour en retracer et dépeindre à sa manière le caractère - souvent empreint d’une grande humanité - des personnages qui l’ont ému. La Mégère apprivoisée, sa dernière œuvre narrative, créée le 4 juillet 2014 sur la scène du Théâtre Bolchoï de Moscou, en est un des meilleurs exemples. Sa Coppél-i.A. procède de la même veine. Toutefois, si l’argument de ce ballet évoque avant tout l’Homme au sable, on peut y retrouver également la trame de l’Ève future, roman de l’écrivain français Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, publié en 1886. Celui-ci retrace les amours d’un jeune Lord et d’une cantatrice fort belle mais, malheureusement, très niaise. Afin d’évincer cette femme dans le cœur du jeune homme, Thomas Edison lui substitue une "andréide", laquelle ressemble physiquement à son modèle humain, mais possède un esprit bien plus évolué.

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Si l’on retrouve des bribes et, parfois même, des passages entiers de la musique de Léo Delibes dans Coppél-i.A., le compositeur et frère du chorégraphe, Bertrand Maillot, les a mixés avec une bande son hybride fort originale, tantôt planante, tantôt évocatrice des émotions des personnages sur scène, composée d’allitérations et d’assonances de la partition originelle de Delibes. Une musique instrumentale et vocale seyant parfaitement à cette relecture, qui rehausse tant l’atmosphère futuriste de la pièce que le jeu des danseurs. La chorégraphie qui sert l’œuvre, extrêmement signifiante et en parfaite harmonie avec la danse, met elle aussi en valeur chacun des interprètes, leur conférant un réalisme époustouflant. La palme revient bien sûr à l’héroïne du conte, l’extraordinaire Lou Beyne, qui incarnait avec une finesse, une subtilité, une précision et un vérisme étonnants l’androïde rêvé par Maillot, sachant parfaitement lui donner vie au moment opportun, notamment lorsqu’elle décide froidement de donner la mort à son géniteur, lequel avait malheureusement omis d'inculquer à son androïde, lors de sa mise au point, la première des trois "Lois" d'Isaac Asimov(4), pourtant édictée dès 1942 : "Un robot, ne peut pas porter atteinte à un être humain"... Un acte aussi surprenant que saisissant, exécuté sans aucune once de remords avec un déterminisme glaçant, sans appel, qui contrastait de façon saisissante avec les sentiments de compassion qu’elle semblait avoir éprouvé et communiqué à l’égard de Frantz - alias Simone Tribuna - lors de son duo avec celui-ci.

Matèj Urban, campa lui aussi un Coppélius fascinant, reflétant parfaitement les différentes facettes de son personnage avec réalisme et théâtralité, sans avoir oublié d’y adjoindre une pointe de drôlerie et d’humour. Quant au personnage de Swanilda, il était incarné par une merveilleuse artiste, Anna Blackwell, aussi espiègle que malicieuse,  pleine de fougue et d’entrain. Toute la troupe - et, en particulier, les facétieuses amies de Swanilda - d’un niveau artistique et d’une technicité remarquables, servit d’ailleurs merveilleusement ce fabuleux spectacle placé dans un écrin futuriste astral, aux lignes et aux couleurs épurées et d’une sobriété transcendantes, formé de cercles concentriques blancs dans le premier acte et noirs dans le second, signé Aimée Moreni : une jeune designer, scénographe et costumière, à laquelle on doit également le décor et les costumes d’Abstract life, un des derniers ballets de Jean-Christophe Maillot, créé en avril 2018 sur une musique de Bruno Mantovani. Voici donc une nouvelle version de l’un des plus célèbres ballets romantiques du répertoire qui fera date dans l’histoire de la danse.

Coppél-i.A. / Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo, Grimaldi Forum de Monaco, Du 27 décembre 2019 au 5 janvier 2020.

J.M. Gourreau

Matej urban lou beyneSimone tribuna mimoza koike et les ballets de mcAnna blackwell et simone tribuna

(1) Plus connu sous le nom d’E.T.A. Hoffmann, cet écrivain (et compositeur) allemand est l’auteur de nombreux contes parmi lesquels on trouve, outre L’Homme au sable, Casse-Noisette et le roi des souris, autre chef d’œuvre du romantisme ayant servi de trame au ballet féérique éponyme de Marius Petipa sur une musique de Tchaïkovski.

(2) Il existe de nombreuses versions de Coppélia ou la Fille aux yeux d’émail. Ce ballet en deux actes et trois tableaux d’Arthur Saint-Léon sur un livret de Charles Nuitter et une partition de Léo Delibes, est créé à l’Opéra de Paris le 25 mai 1870. Marius Petipa en donnera une nouvelle version en 1884, version qui sera à nouveau révisée dix ans plus tard par Lev Ivanov et Enrico Cecchetti. Parmi les plus récentes, il faut garder en mémoire celles de Nicolas Sergueïev en 1933, d’Albert Aveline en 1936, de Michel Descombey en 1966, de Balanchine en 1974 et, l’année suivante, de Roland Petit. Maguy Marin créera la sienne en 1993, Patrice Bart en présentera à son tour une nouvelle en 1996, puis Charles Jude en 1999 et, enfin, Jo Strømgren pour le Ballet du Rhin en 2008. C’est cette dernière œuvre qui se rapproche le plus par son esprit de celle de Jean-Christophe Maillot. D’autres versions plus ou moins adaptées du ballet original comme celles de Ninette de Valois au Covent Garden de Londres (1954), de Pierre Lacotte (1973), ou d’Alfonso Catá (1985) sont également au répertoire d’autres compagnies européennes, américaines ou russes (versions d’Oleg Vinogradov et de Sergueï Vikharev notamment).

(3) Traduire des principes de comportement éthique en algorithmes s’avère un défi peu difficile à relever. Le "calcul éthique" s'inclut en effet naturellement dans le schéma général de fonctionnement d'un robot : d'abord, reconnaître une situation extérieure (c'est-à-dire l'associer à son modèle informatique interne conçu par le programmeur ou appris par l'expérience), ensuite, simuler toutes les actions possibles sur cette situation ainsi que leurs conséquences et, enfin, choisir l'action la plus efficace au regard de l'objectif général programmé. Un algorithme éthique vient brider la deuxième étape (le choix de l'action à effectuer) : il en interdit certaines ou en impose d'autres. Et là, l'intelligence artificielle possède déjà la bonne technologie. A partir de la logique, les informaticiens ont en effet conçu des langages de programmation intégrant des commandes du type "tu dois" (obligation), "tu ne dois pas" (interdiction) ou "tu peux" (permission). Ces trois commandes permettent d'énoncer des règles simples, comme "si tu vois un humain, tu ne dois pas t'approcher à plus d'un mètre", et de les faire respecter par un robot. (Extrait d’un article de Román Ikonicoff, Robot : tu ne tueras point ! paru dans la revue "Science et Vie" le 25 janvier 2012).

(4) Biochimiste de formation, l'écrivain américain Isaac Asimov (1920-1992) a imaginé trois lois auxquelles tous les robots sont supposés obéir, afin de garantir une saine cohabitation avec les humains. Il a présenté pour la première fois cette éthique robotique dans sa nouvelle de science-fiction Cercle vicieux, en 1942, puis en a testé systématiquement les conséquences dans une grande variété de situations. Ces trois lois sont les suivantes :

1 - Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

2 - Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3 - Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

 

Jean-Christophe Maillot / Coppél-i.A. / Monte-Carlo Décembre 2019

Commentaires (1)

Lucie
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