Jean-Christophe Maillot / Lac / D'une beauté à vous couper le souffle


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Photos Angela Sterling

Jean-Christophe Maillot :

D'une beauté à vous couper le souffle

 

Que faut-il admirer le plus chez Jean-Christophe Maillot, l'intelligence de ses "relectures" des contes de notre enfance ou bien son art de l'écriture chorégraphique ? Dans les deux cas, son inventivité est étonnante, comme il vient à nouveau de nous le montrer avec son Lac, une version contemporaine du mythique Lac des cygnes de Tchaïkovski. Il faut dire qu'il s’est acoquiné avec une brochette de collaborateurs hors pair en faisant appel, pour la dramaturgie, à l'écrivain Jean Rouaud, prix Goncourt en 1990 (Les champs d’honneur), pour la scénographie à Ernest Pignon-Ernest et, pour les costumes, à Philippe Guillotel, rendu célèbre - avec son âme damnée, Philippe Découflé - par les J.O. d’Albertville en 1992. Le résultat: une œuvre magistrale d’une beauté à vous couper le souffle. Si l’on retrouve de manière sous-jacente l’histoire amoureuse d’Odette-Odile et du Prince, celle-ci est transposée dans le monde d’aujourd’hui, un monde au sein duquel les bonnes mœurs côtoient les plaisirs malsains de la vie dont les ambassadrices ont pour nom « libertines, Vaniteuse, Fausse indifférente ou Dévorante ». Allusions qui ne sont pas gratuites car, si l’on se réfère à l’histoire, on se remémorera que Tchaïkovski était homosexuel, ce que Maillot évoque au travers du personnage du Prince (Stephen Bourgond), un personnage ambigu hésitant entre le bien et le mal, un être épris d’absolu, maladroit avec les femmes, en particulier les prétendantes qui lui feront la cour.

L’accent bien sûr est mis sur le cygne noir (April Ball), rejeton sans doute né de l’adultère entre le Roi et la Reine de la Nuit (Bernice Coppieters) (qui, dans le conte original, était le magicien Rothbart), flanquée de deux maléfiques archanges des ténèbres évoluant dans un monde cauchemardesque mais fascinant des enfers. Superbe opposition avec le Cygne blanc (Anja Behrend) - personnage volontairement différent de celui incarnant le Cygne noir afin de mieux marquer le contraste - d’une gracilité et d’une fragilité incommensurables et qui émeut par sa candeur et son innocence. A ce titre, il faut souligner la très grande expressivité et la sensibilité de tous les danseurs, véritables acteurs de théâtre, d’une technicité ahurissante. Je n’en donnerai qu’un seul exemple, celui du confident du prince, Jeroen Verbruggen, qui termine l’une de ses variations par un double tour en l’air retombé sur les genoux… Mais tous, quels qu’ils soient, font preuve d’une expressivité et d’une qualité technique éblouissantes.

Côté musique, Jean-Christophe Maillot a fait appel à une version de l’œuvre de Tchaïkovski amputée de ses divertissements, entre autres de la danse des petits cygnes, ce afin de ne pas réaliser une œuvre trop longue risquant de lasser les spectateurs. Si, lors de sa création en décembre 2011, celle-ci bénéficiait d’une interprétation « live » par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction de Nicolas Brochot, la version enregistrée qui nous est proposée aujourd’hui avec le Saint-Louis Symphony Orchestra dirigé par Léonard Slatkin n’en est pas moins aussi éclatante.

Cela fait maintenant sept ans que les parisiens n’avaient eu l’heur de voir une œuvre de Jean-Christophe Maillot dans la capitale. En programmant Lac, Didier Deschamps offre au public du Palais de Chaillot l’un des plus beaux joyaux de l’un des rares chorégraphes classiques qui nous reste aujourd’hui. Souhaitons que cette heureuse initiative trouve son prolongement dans les saisons à venir.

J.M. Gourreau

Lac / Jean-Christophe Maillot, Ballets de Monte-Carlo, Théâtre National de Chaillot, du 5 au 13 juin 2014.

Jean-Christophe Maillot / Lac / Théâtre de Chaillot / Juin 2014

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