Joanne Leighton / Songlines / La mécanique des fluides

 

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Photos L. Philippe

 

Joanne Leighton :

La mécanique des fluides

 

L’on sait que la marche détend l’esprit, délasse et calme les ardeurs, élimine autant que faire se peut contrariétés et soucis... Mais ce que l’on sait moins, c’est que la contemplation de la marche peut générer les mêmes effets, aboutir au même résultat et engendrer un état, disons, "lénifiant". Enfin, quand je dis "marche", je ne suis peut-être pas tout à fait objectif. En effet, si on le demande aux danseurs qui l’ont interprétée, cette "marche" haletante d’un peu plus d’une heure les a totalement épuisés… Je ne fais cependant que reprendre les termes de Joanne Leighton, chorégraphe belge d’origine australienne, à propos de sa dernière création, Songlines, laquelle est censée "saisir ce mouvement fondateur qu’est la marche", l’expliciter et le développer. En fait cette œuvre, sur une composition musicale répétitive littéralement envoûtante de Terry Riley intitulée In C, s’avère plutôt une suite de variations et de développements sur les mouvements initiés par la marche, prodigieusement mis en scène. Un va-et-vient qui engage le corps tout entier. Une sorte de mouvement perpétuel obsessionnel, repris et démultiplié en permanence par les 7 danseurs en communion permanente, jusqu’à ce que le geste ne puisse plus être perfectionné, jusqu’à ce qu’il aboutisse à ses ultimes limites. De temps à autre, la machine s’emballe, de plus en plus vite, de plus en plus fort mais, l’instant d’après, elle se ralentit pour revenir à la normale. Les tableaux qui se créent sous l’égide des interprètes à l’unisson forment tantôt des cercles qui s’élargissent et se resserrent à l’infini, tantôt des lignes qui se croisent, se brisent pour se ressouder, voire des courbes serpentiformes qui s’infléchissent, se tordent et se déploient comme des rubans en hélice, tout cela sans relâche au rythme obsédant de la musique : c’est impulsif, lancinant, hypnotisant. On ne peut objectivement s’empêcher de penser aux pièces minimalistes de Lucinda Childs sur les partitions de Steve Reich ou de Philip Glass, d’une construction plus rigoureuse peut-être mais qui s’avèrent tout aussi obsessionnelles. Cependant, Songlines semble plus spontanée, moins calculée. En fait, dans cette chorégraphie qui évoque l’embiellage d’une locomotive, ce sont les membres qui, dans leur va-et-vient perpétuel, entrainent le reste du corps dans une sarabande effrénée, laquelle ne s’apaisera et ne récupérera son calme qu’avec l’inflexion de la partition musicale.

 

Si l’œuvre par elle-même est fascinante, le message que la chorégraphe cherche à délivrer n’est cependant pas évident. Pour Joanne Leighton en effet, la marche lie les hommes entre eux, tout en les reliant au monde vivant. "Le marcheur exténué le long d’une route est l’une des images les plus convaincantes et universelles de ce que signifie être humain, dépeignant les individualités et la solitude dans un vaste monde, tout en montrant la force et la volonté des corps", dit-elle. C’est donc une des facettes de l’être humain que la chorégraphe a cherché à mettre en valeur dans ce spectacle, une facette révélée par la marche qui engendre "une perception différente du temps, des sens, et une ouverture du corps aux paysages, perception générée par un état dans lequel l’esprit, le corps et le monde tendent à s’aligner". Voilà peut-être la raison pour laquelle nous sommes inconsciemment touchés par cette performance qui nous fait découvrir une autre vision et une nouvelle perception de notre monde par le truchement d’individualités différentes, parfois diamétralement opposées. Le titre de l’œuvre le laisse d’ailleurs entendre : les Songlines, également appelées Dreaming titres par certains Australiens autochtones sont, dans le système de croyances des indigènes animistes, des chemins à travers la lande qui marquent l’itinéraire tracé par leurs ancêtres lors de la création du monde et qu’ils sont capables de retrouver et de suivre instinctivement. Ces chemins rendent possible les échanges entre les êtres vivants et leur communion avec la nature. De ce fait, les marcheurs "développent une nouvelle perception du temps, des sens et une ouverture du corps aux paysages". Cela ne vous engage-t-il pas à vous mettre, sinon à la marche, du moins à la randonnée ?

J.M. Gourreau

Songlines / Johanne Leighton, Atelier de Paris Carolyn Carlson, La Cartoucherie, Vincennes, du 8 au 10 février 2018, Dans le cadre du Festival "Faits d’hiver".

 


 

 

Joanne Leighton / Songlines / Atelier Carolyn Carlson / Février 2018

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