Johan Inger / Don Juan / Un Don Juan aux multiples visages

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Johan Inger / Don Juan / Aterballetto

Un Don Juan aux multiples visages.

 

Aterballetto johan ingerS’il est un ballet purement narratif du début à la fin, c’est bien le Don Juan de Johan Inger. Don Juan est un personnage de fiction qui apparaît pour la première fois, selon les Chroniques de Séville, au XVIIᵉ siècle dans une pièce de théâtre de Tirso de Molina, L’abuseur de Séville et le convive de pierre : il y est décrit comme un jeune débauché, porté sur le libertinage et la jouissance. Le mythe a été, depuis lors, repris dans de nombreuses œuvres littéraires, musicales, picturales ou cinématographiques. Si celles de Molière (Dom Juan ou Le festin de pierre, 1665) et de Mozart (Don Giovanni) reviennent sur toutes les lèvres, il n’existe pas moins d’une soixantaine d’écrits, comédies et tragédies sur ce mythe - qu’il s’agisse de ceux de Goldoni, Balzac, Mérimée, Hoffmann, Dumas, Sand, Baudelaire, Montherlant, Musset ou Apollinaire… pour ne citer que les plus connus – ainsi qu’une bonne quinzaine de partitions musicales, outre celle de Mozart, celles de Glück, Strauss, Tchaïkovski et Liszt entre autres. Pour composer son Don Juan, Johan Inger, danseur et chorégraphe suédois invité par l’Aterballetto d’Emilie-Romagne que l’on n’avait pas vu à Paris depuis 2008, ne se sera servi pas moins de 25 textes pour camper son personnage... C’est dire si l’on peut trouver dans cette œuvre de nombreuses références, au point de s’y perdre !

C’est donc une évocation fidèle de la vie de ce personnage avec ses multiples facettes - tout aussi fascinantes que scandaleuses - que l’on va pouvoir savourer tout au long de ce spectacle, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, ce toutefois dans une version italienne où le mythe a été intégré dès la fin du 17è siècle à la Commedia dell’arte. L’œuvre est traitée sous forme de flashes, sur un ton léger qui contrebalance la noirceur du propos, reflet toujours actuel de dépravations non réprimées. D’entrée de jeu, le ton est donné, le ballet s’ouvrant sur l’image d’une femme poursuivie par un mystérieux personnage masqué tout de noir vêtu dont on ne saura jamais l’identité et qui se jettera brutalement sur elle dans la pénombre. La scène suivante verra la naissance de Don Juan dans le dénuement le plus complet, enfant qu’elle abandonnera bien vite après lui avoir apporté quelques misérables vêtements. Un tableau touchant mais traumatisant qui pourrait expliquer le comportement futur du héros de l’histoire, son rejet des règles sociales et morales, ses instincts bestiaux et son comportement impulsif et cru vis-à-vis de la gent féminine. La sexualité du séducteur va s’affirmer au fil du temps, (y compris son homosexualité) en même temps que son tempérament de débauche, son besoin de possession de femmes-objet interchangeables - d’ailleurs très différentes les unes des autres - qu’il abandonnera aussitôt, l’acte accompli et le désir assouvi, sans se préoccuper de leur devenir. Certaines scènes, d’une cruauté mais d’une logique implacable, sont d’un réalisme particulièrement saisissant, entre autres la scène du viol d’une innocente jeune fille rencontrée par hasard au fil de ses pérégrinations, celle de la putain ne recevant qu’une gifle en retour à ses avances ou, encore, le meurtre de la jeune fille qu’il vient d’abuser. Mais l’alternance de ces scènes avec des tableaux plus légers comme ceux des fêtes villageoises, des carnavals et bals masqués d’inspiration italienne les rendent supportables.       

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Ph. N. Bonazzi

L’œuvre, qui met peut-être davantage l’accent sur ses conquêtes que sur le sujet lui-même, est servie par une chorégraphie réaliste et signifiante, expressive, mâtinée de danse contemporaine mais dont l’influence de Mats Ek est sous-jacente : elle met en avant les qualités de jeu et la prodigieuse technique de ses 16 interprètes qui évoluent au sein d’un astucieux décor d’une sobriété exemplaire, dû à Curt Allen Wilmer. Constitué de 12 parallélépipèdes mobiles, noirs d’un côté et blancs de l’autre (allusion sans doute au bien et au mal), ils permettent de créer une multitude d’espaces amovibles différents au sein desquels s’immisceront les danseurs. Les très beaux pas-de deux qui alternent avec des ensembles aériens enjoués sont appuyés par les accents de la remarquable partition musicale de Marc Álvarez qui sert et illustre à merveille la dramaturgie de Gregor Acuña-Pohl.  Cette œuvre, dont l’intérêt est de mettre en avant les violences faites aux femmes - sujet toujours de mise à l’heure actuelle - se terminera non par la mort de Don Juan mais par sa disparition, hanté par le souvenir de sa mère morte de chagrin, laquelle lui réapparaitra sous les traits du commandeur qui ne pourra se résoudre à le châtier.  

J.M. Gourreau

Don Juan / Johan Inger et l’Aterballetto, Théâtre National de la danse Chaillot, du 14 au 17 octobre 2020.

 

Johan Inger / Don Juan / Aterballetto / Palais de Chaillot / Octobre 2020

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