John Neumeier / Nijinsky / Grandeur et décadence de Nijinsky

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Photos K. Welfred & E. Tomasson

 

John Neumeier :

Grandeur et décadence de Nijinsky

 

Virtuose extraordinaire, chorégraphe révolutionnaire et scandaleux, figure légendaire de l’art de Terpsichore, Vaslav Nijinsky, surnommé "le dieu de la danse", sombra dans la folie dans la fleur de l’âge, à seulement 29 ans. On ne compte plus le nombre de chorégraphes qui puisèrent leur inspiration dans l’œuvre de ce visionnaire et qui tentèrent une reconstitution, même partielle, de ses productions, mais le plus célèbre d’entre eux est sans conteste John Neumeier. Celui-ci ne consacra en effet pas moins de  trois ballets à l’art de Nijinsky durant son mandat de directeur du Ballet de Hambourg : Vaslaw en 1979, Nijinsky en 2000 et Le pavillon d’Armide en 2009.

Créé le 2 juillet 2000 par le Ballet de Hambourg dans le théâtre éponyme et entré au répertoire du Ballet National du Canada en 2013*, Nijinsky, qui bénéficie ici d'une interprétation exceptionnelle, se veut non un ballet narratif mais essentiellement « une biographie de l’âme, une biographie des sentiments et des sensations » révélant les différentes facettes de la personnalité de cet artiste, comme l’évoque Neumeier. Le rideau s’ouvre sur la Festsaal du Suvretta Haus, l’hôtel de Saint-Moritz en Suisse où Nijinsky donna sa dernière représentation devant un parterre d’invités de la haute société, aristocrates ivres de pirouettes, de grands jetés virtuoses et autres performances du même acabit. Ceux-ci entrent par petits groupes aux accents du Prélude N° 20 de Chopin égrenés sur scène par le pianiste Andrei Streliaev. Parmi eux, Bronislava Nijinska, la sœur  de Nijinsky (Jenna Savella) et Romola de Pulsky, son épouse (Heather Ogden), majestueuse dans sa robe pourpre, d’une grande sensualité et d’une non moins grande douceur, laquelle n’évoque cependant en rien la femme fatale qui va être, en partie tout au moins, à l’origine de la folie de son mari. Vêtu d’une cape blanche, celui-ci (l’extraordinaire Guillaume Côté dans la version qui m’a été donnée de voir) apparaît au balcon, descend cérémonieusement les marches et entame un solo d’une grande intensité dramatique qui évoque ses premières chorégraphies, et met en avant ses talents de danseur. Rien ne semble présager des tourments qui vont progressivement apparaître et devenir de plus en plus prégnants sur la tumultueuse partition de la 11ème symphonie de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par l’orchestre Prométhée sous la houlette de David Briskin. Il faut d’ores et déjà aussi souligner la remarquable mise en scène de Neumeier et sa magnifique reconstitution du salon de l’hôtel de Saint-Moritz, lequel va successivement accueillir Diaghilev portant l’Esclave d’Or, les filles du harem de Shéhérazade dans leurs splendides atours inspirés par les croquis originaux et signés de Neumeier lui-même, la marionnette tragique de Pétrouchka, un des grands rôles tenus par Nijinsky aux Ballets Russes et, enfin, le Faune, dans toute sa dimension aussi érotique qu’énigmatique. En effet, pour rendre son ballet plus lisible, Neumeier a dédoublé son héros fétiche, chacune des 7 facettes de sa personnalité étant incarnée par un danseur différent. C’est ainsi que l’on peut également le retrouver dans les rôles de Harlequin dans Carnaval, du poète dans Les Sylphides, d’Albrecht dans Giselle, de l’esclave dans Shéhérazade et de l'esprit de la rose dans le Spectre de la rose. Malgré tout, il est parfois difficile de suivre le déroulement du ballet pour celui qui ne connaît pas très bien la vie et l’œuvre de ce personnage exceptionnel…

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Le second acte, de beaucoup le plus fascinant de par la puissance émotionnelle qu’il dégage, embarque le spectateur dans les arcanes de la folie de notre héros. La présence de Romola et des autres membres de la famille est plus prégnante, évoquant des souvenirs plus intimes du danseur. Le spectre de la guerre de 14, cette guerre qui a emporté son frère dans la mort, vient interférer avec les images aussi angoissantes que poignantes de Vaslav dans sa schizophrénie sous l'emprise de ses démons. Sa gestuelle saccadée, spasmée, répétitive, désespérée, ponctuée de douloureux silences devient vite insupportable. A ces scènes de violence marquées par le délire et la déchéance alternent des scènes plus calmes mais non moins bouleversantes car empreintes d'une infinie tendresse et d'une non moins grande compassion, entre autres celle qui montre un Nijinsky prostré, hébété, hagard, assis sur une luge que tire une Romola en proie à un profond désespoir. La fin de l'œuvre, grandiose, sera marquée par un solo, celui où Nijinsky, déroule sur la scène deux tapis, l'un rouge et l'autre noir, qu'il dispose en croix avant de s'y enrouler avec une majesté infinie, concluant ainsi son "mariage avec Dieu".

J.M. Gourreau

Nijinsky / John Neumeier, Ballet National du Canada, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 8 octobre 2017, dans le cadre de la manifestation "Transce en danses".

 

*Cette œuvre a également été dansée sur la scène du Palais Garnier en janvier 2003.

 

John Neumeier / Nijinsky / Théâtre des Champs-Elysées / Octobre 2017

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