José Montalvo / Shiganè naï / Lui aussi a fini par faire son Boléro...

Shigane nai 9 jeon kang inShigane nai 4 jeon kang in

 

 

Photos Jeon Kang-in

 

 

José Montalvo:

Lui aussi a fini par faire son Boléro...

 

Je l'évoquais à nouveau tout dernièrement à propos de la dernière création de Julien Lestel: quasiment tous les chorégraphes sont fascinés par les rythmes et la puissance du Boléro de Ravel et éprouvent l'impérieux besoin de s'y confronter, tant et si bien que les chorégraphies sur cette partition se comptent par dizaines... Toutes ne sont bien évidemment pas de la même veine, certaines réalisations se révélant d'une originalité bien plus grande que d'autres... José Montalvo n'a pas pu lui non plus résister à la tentation et, pour ceux qui le connaissent un tantinet, il ne pouvait de toute évidence qu'en naître un chef d'œuvre... Bingo! D'une facture tout à fait différente de celles auxquelles il m'a été donné d'assister jusqu'ici, cette énième chorégraphie du Boléro pour la National Dance Company of Korea, est une danse fiévreuse à la limite de la transe menée avec verve et brio par l’étonnante Jang Hyun-soo, "une fête célébrant la vie et le désir à travers le rythme," ainsi que nous en rend compte son auteur. En fait, cette création, remixée avec des sons d'instruments de percussion coréens traditionnels, est le troisième volet d'un triptyque, Shiganè naï, (ce qui signifie L'âge du temps en coréen) présenté en avant-première à Séoul le 23 mars dernier dans le cadre des échanges culturels entre la France et la Corée. Cet étonnant ballet s'avère être non seulement un dialogue entre deux cultures, orientale et occidentale, mais aussi entre deux époques, celle de la danse traditionnelle coréenne et celle d'aujourd'hui, autrement dit celle du raffinement et celle de la sauvagerie de notre civilisation... Un patchwork dans lequel le chorégraphe s'est "amusé à détourner avec humour et fantaisie le vocabulaire des danses coréennes et à s'inspirer librement de l'imaginaire corporel de leur mémoire", pour bâtir une œuvre fantaisiste truffée de trouvailles en tous genres, pleine de spontanéité et d'allant, comme lui seul sait si bien le faire. Et, surtout, qui met en valeur les prodigieuses facultés tant techniques qu'artistiques de cette fabuleuse compagnie composée d'artistes qui sont à la fois de fabuleux danseurs et musiciens, très respectueux de leurs traditions.

Shigane nai 5 jeon kang inShigane nai 2 jeon kang in

 

 

 

 

 

Inoubliable en effet l'ouverture de ce spectacle qui présente une brochette de musiciennes-danseuses frappant leur tambour avec un synchronisme époustouflant tel un bataillon de soldats de plomb auxquels un magicien aurait donné vie... Que dire encore de cette danse des éventails d’un raffinement extrême ou de cette séquence de la première partie de ce ballet dans laquelle Montalvo présente simultanément sur le plateau et sur l'écran la même chorégraphie, l'une par le biais d'une vidéo montrant une danseuse plus grande que nature habillée en hanbok traditionnel, l'autre interprétée en live sur la scène par deux danseuses mais vêtues à l'occidentale : cette synchronisation établit un merveilleux parallèle entre les deux cultures tout en conférant à ce passage chorégraphique un petit côté surréaliste ma foi fort plaisant. Un univers de contrastes donc, haut en couleurs, mettant certes en valeur les racines de la danse traditionnelle coréenne mais aussi la force du tempérament de ce peuple qui, petit à petit, réapprend, au contact de la civilisation occidentale à redevenir sauvage...

Shigane nai 10 jeon kang inCurieusement, entre la première et la troisième partie, le chorégraphe a inséré une séquence intitulée "Souvenirs de voyage à travers le monde" qui lève un pan sur la misère qui frappe notre univers. On y voit entre autres une petite mexicaine fouillant dans une décharge à la recherche d'une bien maigre pitance, séquence impressionnante extraite de Human, un film très touchant du cinéaste Yann Arthus-Bertrand, tandis que, sur la scène, des hommes et des femmes défilent, en trainant d'immenses sacs d'ordures ou de gravats et que devant eux, une femme crie sa douleur, vraisemblablement suite à la mort de son enfant dénutri. D'autres images tout aussi impressionnantes de vagues déferlantes d’êtres humains serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines ou de danseurs dans la solitude torturés par les tourments de l’existence devant un fond de gratte-ciel dans la brume ou de fonte de glacier font prendre conscience, sinon révèlent les affres que l'Homme fait subir à notre planète, laquelle risque de ne plus pouvoir s’en remettre. Une note peut-être pessimiste mais ô combien réaliste qui montre, sur une poignante musique d’Armand Amar, que tout n’est pas aussi rose que l’on voudrait bien le croire…

J.M. Gourreau

Shiganè naï / José Montalvo et la National Dance Company of Korea, dans le cadre du « Focus Corée » en France.

 

José Montalvo / Shiganè naï / Théâtre National de Chaillot / Juin 2016

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau