Juliel Lestel / Boléro / Un boléro plein d'emphase et de pathos

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Photos Lucien Sanchez

Julien Lestel:

Un boléro plein d'emphase et de pathos

 

Quel chorégraphe n'a pas un jour rêvé de régler un ballet sur le Boléro de Ravel ? Cette œuvre est sans doute celle qui a en  inspiré le plus grand nombre, une trentaine de ballets au moins ayant été créées sur cette partition, celui de Maurice Béjart en 1961 étant le plus célèbre. En fait, c'est à la demande d'Ida Rubinstein, amie et mécène du compositeur, que ce boléro, une danse espagnole de bal et de théâtre à trois temps, vit le jour en 1928. Initialement, Ravel avait eu l'intention de répondre à la commande de cette grande danseuse en réarrangeant une pièce d'Albéniz. Mais, finalement, il choisit de composer une pièce constituée d’un thème et d’un contre-thème basée sur un crescendo orchestral ininterrompu. Le ballet sera créé le 22 novembre 1928 à l’Opéra de Paris dans une chorégraphie de Bronislava Nijinska, avec Walther Straram à la baguette. C’est le 11 janvier 1930 qu’aura lieu la première de la version orchestrale par les Concerts Lamoureux, Ravel lui-même dirigeant cette version avec le succès que l'on connait.

Julien Lestel quant à lui choisit de respecter l'idée originelle de Mme Rubinstein, celle d'une gitane qui, dans une taverne du sud de l'Espagne, monte sur une table pour danser un boléro. Elle fait l'admiration de tous les hommes présents qui, sous le charme, la suivent et se trouvent embarqués dans une danse hypnotisante aussi fluide que sensuelle. Bien que Julien Lestel n'ait pas jugé bon de reprendre l'idée de faire danser Julie Asi sur une table de cabaret, la chorégraphie qu'il a concocté pour elle, lascive et emphatique, en parfait écho à la musique, évoque excellemment sinon l'atmosphère de l'œuvre à sa création du moins ce que souhaitait sa commanditaire : par sa fougue, sa gestuelle large et enveloppante, sa volupté raffinée, cette merveilleuse interprète, empreinte d'une sensualité exacerbée, semblait prendre la musique à bras le corps pour la magnifier, l'enflammer et la faire rejaillir sur la horde de danseurs émoustillés. Un grand moment, d'autant plus poignant qu'il était soutenu par l'excellent orchestre de l'Opéra de Massy sous la baguette de son chef Dominique Rouits, lequel réussit à donner à l'œuvre une ampleur et une résonance insoupçonnées.

Au programme également figurait un solo pour l'un des meilleurs danseurs de la compagnie, Marco Vesprini, sur l'Adagio Assai du Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Ravel, le mouvement certainement le plus poétique de ce concerto qui fut interprété en live par le merveilleux pianiste François-René Duchâble "avec une maîtrise sûre et simple, une sobre élégance, une émotion discrète, un style impeccable," pour reprendre à son endroit l'analyse du critique du Ménestrel à l'issue de la première de ce Concerto le 29 janvier 1932, éloge adressé à Marguerite Long qui était l'interprète de la partie de piano. Là encore, Julien Lestel, par le truchement d'une chorégraphie ample mais tourmentée, d'une sensualité extrême et d'une grande puissance, brossa "l'histoire de ce danseur face à lui même" d'une façon très émouvante, embarquant le spectateur hors du temps, à la fois dans son imaginaire et dans son quotidien. Un spectacle rendu poignant du fait de l'étroite symbiose entre le danseur et les musiciens.

La soirée s'ouvrait sur le Concerto N° 2 op. 18 en ut mineur de Rachmaninov, une œuvre en trois mouvements d'un romantisme exacerbé qui connut un triomphe à sa création en 1901, effaçant l'échec qu'il connut trois ans plus tôt lors de la 1ère présentation publique de sa première symphonie. Traduire ce concerto par la danse ne demanda pas moins de deux ans de travail au chorégraphe qui parvint à  refléter parfaitement l'état d'esprit du compositeur lors de l'écriture de sa partition. En particulier le premier mouvement dont la musique, empreinte de gravité et l'amertume, ne sont pas sans évoquer la peur d'un nouvel échec, et le dernier, plein de fougue, d'espoir et de joie. Là encore, la présence du pianiste et de l'orchestre encadrant les danseurs apportait une aura inégalable au corps de ballet placé au devant de lui.

J.M. Gourreau

Boléro / Julien Lestel, Opéra de Massy, 21 & 22 mai 2016.

 

 

Juliel Lestel / Boléro / Massy / Mai 2016

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