Julien Lestel / Stabat Mater / Un chorégraphe aux multiples facettes

Julien Lestel :

Un chorégraphe aux multiples facettes

 

El greco pieta

El Greco : Pietà, La lamentation du Christ, 1575

Julien lestelDisons-le d’emblée : cela fait bougrement plaisir de voir que la danse classique n’est pas totalement reléguée aux oubliettes pour accompagner une œuvre lyrique, même si elle s’avère un tantinet mâtinée de danse contemporaine ! Mais Julien Lestel est resté fidèle aux préceptes qu’il a reçus de ses maîtres à l’Ecole de danse du Ballet National de l’Opéra et au Conservatoire de Paris, ainsi que de Rudolf Noureev avec lequel il a eu l’heur de travailler. Car, en France, les chorégraphes utilisant encore régulièrement cet art se comptent sur les doigts d’une seule main, Jean-Christophe Maillot et Thierry Malandain mis à part. Il est vrai aussi que le sujet de la création présentée, le Stabat Mater, n’aurait pas souffert d’un autre traitement chorégraphique. On ne peut en outre reprocher au chorégraphe de naviguer avec son temps, ce d’autant qu’il a parfaitement respecté l’atmosphère de l’œuvre ! Et puis, quel bonheur de pouvoir la voir dansée soutenue par un orchestre sur scène, en l’occurrence l’ensemble vocal et instrumental des Paladins, fondé en 2001 par Jérôme Correas, ici superbement accompagné par le Jeune Chœur de l’Opéra de Massy…

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                                Ph . Jean-Paul Cordier                                                                                     Ph. J.P. Cordier                                                                                    Ph. Didier Contant

Le Stabat Mater est en fait un poème du XIIIè siècle attribué au franciscain italien Jacopone da Todi, lequel évoque la souffrance de Marie lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ. Ce thème de la mater dolorosa qui fut l’objet d’une dévotion particulière aux XVè et XVIè siècles, inspira une foultitude d’artistes, peintres (El Greco, Fantin-Latour) comme compositeurs, parmi lesquels Josquin des Prés, Vivaldi, Scarlatti, Salieri, Haydn, Rossini, Gounod, Verdi… le plus célèbre étant bien évidemment Pergolèse, sur lequel le chorégraphe s’est appuyé.

Paradoxalement et contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre, Julien Lestel n’a pas réalisé pour ses neuf danseurs une œuvre accentuant le sentiment de douleur qui la sous-tend, bien que l’affliction en demeurât le thème central. Encore que le tableau qui ouvre le spectacle, l’élévation de la vierge, soit une image saisissante qui restera à jamais gravée dans toutes les mémoires. Les vingt tercets qui lui succèdent sont empreints d’une très grande douceur et d’une délicatesse infinie, apaisante et rassurante, évoquant plutôt le bonheur de la vie. Sans être narratifs ni réellement tournés vers la tragédie, ils laissent une grande place à l’imaginaire, mais on peut cependant y lire un constant va-et-vient entre le ciel et la terre, une succession d’allers-retours de l’éther du firmament à une terre d’angoisse, où les souffrances et la douleur vécues par les hommes sont matérialisées par les tremblements convulsifs et spastiques récurrents des danseurs. En dédoublant ses protagonistes, le chorégraphe a su établir des ponts fort judicieux entre les trois interprètes de la vierge Marie sur la scène et les six sopranos ou mezzo-sopranos de l’orchestre, mettant ainsi en avant les différents visages de son personnage central, en particulier son immatérialité. De très beaux tableaux entre fantasmagorie et réalité qui ne sont pas sans évoquer ceux naguère édifiés par Joseph Russillo au travers de ses ballets. 

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                            Stabat mater / Ph. J.P. Cordier                                                                                                                                              Somewhere / Ph. J.P. Cordier

Cette création était précédée par une autre pièce de Julien Lestel, Somewhere, commande de Frédéric Flamand, ancien directeur du Ballet National de Marseille, en 2007. Une fort belle œuvre d’une grande musicalité et d’une architecture épurée, elle aussi d’une grande poésie, qui se traduit entre autres par la fluidité des bras de ses onze danseurs, emportés par le rythme alerte et répétitif de la musique de Philip Glass.

J.M. Gourreau

Stabat Mater & Somewhere / Julien Lestel, Opéra de Massy, 13 et 14 octobre 2020.

 

Julien Lestel / Stabat Mater / Massy / Octobre 2020

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