Ken Mai / Vigyanbhairav / Le paradoxe du comédien

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Photos J.M. Gourreau

 

Ken Mai :

Le paradoxe du comédien

 

Comment un artiste peut-il être aussi réaliste et convaincant tout en exprimant une émotion qu'il ne ressent pas ? Il peut en effet rire sans être gai, et pleurer sans être triste. Et, partant, comment peut-on incarner une femme alors que l’on est un homme ? C’est là tout le paradoxe du comédien que Diderot explicitait en affirmant qu’il y a deux sortes de jeux d’acteurs : le premier est de "jouer d’âme et de ressentir les émotions que l’on exprime, le second est de jouer d’intelligence,  jeu qui repose sur le paraître et qui consiste à jouer sans ressentir"…

Il peut paraître en effet étonnant qu’un danseur de butô puisse successivement endosser dans le même spectacle la peau d’un homme et celle d’une femme avec le même bonheur. Il semble pourtant que Ken Mai s’en soit fait une spécialité. Il s’était déjà produit dans cette même salle de l’Espace Culturel Bertin Poirée il y a tout juste deux ans, très exactement les 31 mai et 1er juin 2016, dans un spectacle intitulé Xesdercas et dans lequel il se métamorphosait en démon, en satyre, en monstre mais aussi en ballerine classique, en danseuse de rock ou en clown pathétique (voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes). On avait également pu apprécier ses talents en ce même lieu en 2014 (voir Dhyana / Méditation dans ces mêmes pages à la date du 19 mai 2014) et en 2012 dans Poem of Phenomenon. A l’époque déjà, le rôle des êtres méchants, fourbes et cruels qu’il incarnait était dévolu aux hommes, à l’image de ceux façonnés par Hijikata, alors que les rôles féminins étaient empreints de douceur, de sérénité, de félicité et de bonté, à l’évocation des personnages de Kazuo Ohno. Tout cela pour dire que, selon les circonstances, l’Homme peut s’avérer le plus exécrable des êtres vivants mais aussi le plus affable et d’une mansuétude sans limites. Mais ce qui est plus extraordinaire, c’est qu’il puisse incarner ces deux facettes instantanément ou à quelques minutes d’intervalle, sans préparation psychologique préalable, ce qui peut toutefois s’expliquer lorsque l’on saura que cet artiste japonais, installé à Helsinki depuis 2006, féru d’expressionnisme allemand, est le seul à l’heure actuelle à pouvoir retransmettre avec un égal bonheur et une même force, l’art de ses deux maîtres, aussi bien celui de Kazuo Ohno, le butô blanc, que celui de Tatsumi Hijikata, le butô noir.

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C’est effectivement ce qu’il nous a à nouveau donné à voir dans Vigyanbhairav, ce qui peut se traduire par La science de la conscience (allusion à un chef d’œuvre de la méditation écrit en Sanskrit il y a plus de 5000 ans). Dans la 1ère partie de cette œuvre, Ken Mai incarne un personnage grimaçant, maléfique et ubuesque dans un univers aussi ténébreux que satanique, au son des gongs et des tambours. Un personnage oppressant, angoissant, sinistre et stressant, de plus doté d’une voix grave et chevrotante qui vous glace autant que sa gestuelle, d’une expressivité extrême, tout-droit sortie des affres de l’enfer. Une image d’une violence extrême que ne renierait sans doute pas Tatsumi Hijikata. En revanche, le personnage dont il se fait l’écho dans la seconde partie de l’œuvre, une grande et belle femme arborant un chapeau évoquant celui de Kazuo Ohno dans La Argentina, est à l’opposé de celui qu’il brossait au début du spectacle, une femme irréelle, immatérielle et intemporelle, laquelle, en frôlant, voire caressant telle une ombre fugitive les spectateurs du 1er rang, faisait rejaillir dans toute la salle la bonté, la douceur et la sérénité qui émaillaient son sourire et qui semblaient également sourdre de ses mains…

J.M. Gourreau

Vigyanbhairav / Ken Mai, Espace Culturel Bertin Poirée, 4 et 5 juin 2018.

 

Ken Mai / Vigyanbhairav / Espace Culturel Bertin Poirée / Juin 2018

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