La COVID met les spectacles de butô en danger de mort

La COVID met les spectacles de butô en danger de mort

 

En chair et en son 01Bio cube affiche2019

Affiche en chair et en son 2018

 

Le butô en France

Discipline chorégraphique un peu à part parmi les arts de Terpsichore, le butô, encore peu répandu en Europe, est une forme de danse informelle née au Japon à la fin des années cinquante, en résonance avec l’état d’esprit qui régnait dans le pays à cette époque : il représentait peut-être, selon Béatrice Picon-Vallin*, une exploration de soi au travers de l’autre. En cinquante ans, il s’est diversifié, a conquis l’Europe, assez timidement, il est vrai, et arrive en France en 1978 avec Kô Murobushi et Carlotta Ikeda. Le choc créé par Le dernier éden qu’ils présentent au Carré Silvia Montfort ouvrira la porte à des artistes de même obédience, tous japonais mais de sensibilités différentes, ce qui conduira cet art à une grande diversification. Depuis lors, s’il n’a pas pris dans notre pays l’essor auquel on aurait pu s’attendre, il n’en reste pas moins vrai que l’on peut assister chaque année à une vingtaine de spectacles, la plupart regroupés sous forme de mini-festivals : le premier d'entre eux, « Dance box », fut monté sous l’égide de l’Association Culturelle franco-japonaise de Tenri au Centre Culturel Bertin Poirée à Paris, et le second, « En chair et en son », fut quant à lui fondé et dirigé par un compositeur de musiques électro-acoustiques, Michel Titin-Schnaider. Ce dernier a vu le jour en 2015 et, au fil des années, a connu un succès grandissant grâce à l’enthousiasme et au soutien de MOTUS et du « Cube » à Issy-les-Moulineaux, 1er Centre français de création et formation au numérique. Pas moins de 200 créateurs y ont été accueillis au cours de ses 6 premières années d’existence. Que n’a-t-il pas fallu déployer de trésors de patience et d’ingénuité pour en arriver là ! Mais voilà que la COVID a fait son apparition et, avec elle, toute une série de catastrophes économiques et culturelles plus dommageables les unes que les autres. Si les spectacles ont dû voir leur existence réduite à néant, les aides et subventions indispensables à la mise sur pied et au fonctionnement de tous ces spectacles, notamment celles de la DRAC, de la SACEM, de l’ADAMI, de la CNCM et de la Région ont été d’un seul coup supprimées ou refusées. Le « Cube » n’a plus souhaité accueillir dans ses locaux le festival, et Michel Titin-Schnaider s’est vu contraint de trouver d’urgence un nouveau lieu d’accueil qui n’anéantisse pas totalement ses finances personnelles déjà bien malmenées pour poursuivre son œuvre. Mais il ne faut pas trop se leurrer : sans subsides ni aide aucune, ce qui actuellement semble se profiler, le festival qui, aujourd’hui, ne survit que par la force et la volonté de quelques passionnés, est voué à une disparition inéluctable, ce qui est bien évidemment fort dommageable pour un art en pleine expansion, un art qui, par sa singularité, pourrait apporter beaucoup à l’art de Terpsichore en occident.

En marge du festival « En chair et en son », sans doute l’œuvre la plus importante de Michel Titin-Schnaider réalisée pour le butô, ce musicien a également créé une série de cycles qui associent butô et musique concrète proposée aux danseurs, « Les Palimpsestes ». Ces spectacles qui réunissent généralement des soli ou des duos, ont lieu deux ou trois fois par an dans de petits théâtres parisiens, accueillant certes un public réduit mais fervent. Au cours de la dernière soirée des Palimpsestes se sont produites deux figures du butô, toutes les deux ayant élu domicile en France, Juju Alishina et Tina Besnard.

 

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Photos J.M. Gourreau

 

Juju Alishina

Née à Kobé au Japon, Juju Alishina fonde en 1990 à Tokyo la compagnie NUBA qui se produira dans de nombreux festivals internationaux. En 1998, elle décide de s’installer à Paris, y donne de nombreux cours, stages et masterclasses, ainsi que divers spectacles dont un au Palais des Congrès devant plusieurs personnalités politiques européennes parmi lesquelles Jacques Chirac. Son style est un mélange de danse traditionnelle et d’avant-garde au sein desquelles le butô prend un rôle prépondérant. Elle a consigné sa méthode dans un ouvrage, Le corps prêt à danser - Secrets de la danse japonaise,  édité d’abord en 2010 en japonais puis, par la suite, en français** et en anglais. On ne lui dois pas moins d'une cinquantaine de chorégraphies. Pour cette nouvelle œuvre créée dans le cadre des Palimpsestes, elle a proposé à Michel Titin-Schnaider de lui composer une musique en trois parties, La cantate solitaire, trois tableaux sonores d’un calme olympien, le premier, assez sombre, à base de voix d’hommes, le second, de voix mixtes créant une atmosphère neutre, et le troisième, de voix de femmes, plus aérien, plus mystique, tableaux qu’elle a admirablement meublés de son style si particulier, un butô nourri de toute l’histoire humaine et artistique de son pays, se rapprochant de ce fait de l’art de Kazuo Ohno.

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C’est peut-être le premier tableau qui s’avère le plus fascinant, de par la beauté immatérielle du personnage qu’elle incarnait, un être céleste en kimono, dissimulant son visage sous une voilette du plus bel effet, à l’instar des femmes de la noblesse japonaises de l’époque pour dissimuler leur beauté, voire occulter leur personnalité. Sa gestuelle, chargée d’une grande émotion, s’avère d’une délicatesse extrême. Par instants, une grâce étrange émane de ses gestes, de tout son corps, la rendant intemporelle. Difficile de dire par des mots ce qu’ils expriment car ils naissent de abrupto, étant conçus inconsciemment. C’est la raison pour laquelle la gestuelle d’un spectacle de butô, non codifiée, n’est jamais reproductible. Mais le geste qui nait, lourdement chargé de sens, peut toutefois être interprété de diverses manières par les spectateurs, et ressenti différemment par chacun. C’est d’ailleurs cela qui en fait son charme et son intérêt. Pour ma part, mon ressenti de ce spectacle allie beauté à sensualité et diversité, Juju Alishina en tant que danseuse d’une très grande présence étant parvenue à insérer un jeu théâtral aussi expressif que fascinant à un jeu chorégraphique apaisant, calme et pondéré. Sa danse  ne conte ni ne dépeint ; elle évoque ou suggère : c’est pour cela qu’elle est fascinante. Comme son nom l’indique, La cantate solitaire exprime, d’une manière intemporelle, la solitude et la désocialisation de l’être isolé, ce que l’on observe de plus en plus souvent de nos jours.

J.M. Gourreau

La cantate solitaire / Juju Alishina, Théâtre Aleph, Ivry-sur-Seine, 30 septembre 2021.

A noter que le 6è festival  « En chair et en son » aura lieu dans ce même théâtre du 19 au 23 octobre 2021. Il réunira, au cours des 17 créations présentées, 39 artistes de 17 pays.

*Butô(s), par Odette Aslan & Béatrice Picon-Valllin, CNRS éd., Paris, 2002.                                                  

**Le corps prêt à danser, par Juju Alishina, L’harmattan éd., Paris, 2013

 

La COVID met les spectacles de butô en danger de mort / Juju Alishina / Ivry-sur-Seine / Septembre 2021

Commentaires (2)

Pirmez
  • 1. Pirmez | 16/10/2021
Bonjour,

C'est incroyable qu'une initiative aussi originale et interpellante ne soit soutenue par aucun partenaire culturel.

Incompréhensible.

Et tellement triste...
Pirmez
  • 2. Pirmez | 16/10/2021
Bonjour,

C'est incroyable qu'une initiative aussi originale et interpellante ne soit soutenue par aucun partenaire culturel.

Incompréhensible.

Et tellement triste...

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