Lia Rodrigues / Ce dont nous sommes faits / Pororoca / Happening

Ce dont nous sommes faits. Ph. Tatian Altberg

Lia Rodrigues :

 

 

Happening

 

 

Lia Rodigues ne parle jamais pour ne rien dire, ne mâche pas ses mots, ne propose jamais un geste qui ne soit hautement signifiant. Elle a le courage de ses opinions. Comme personne d’autre. Et c’est pour cela qu’on l’aime. Ce dont nous sommes faits est la première pièce qu’elle a présentée à son arrivée en France, il y a maintenant 11 ans. Ce fut un choc. Aujourd’hui, l’impact est pratiquement le même : on ne s’en est toujours pas remis ! Il faut dire que l’œuvre est dense et que la chorégraphe n’y est pas allée par quatre chemins. Tout est dit brutalement, sans ménagement. Elle ne ménage d’ailleurs pas ses spectateurs non plus, puisqu’elle les installe sur scène en leur demandant de s’asseoir en tailleur ou sur leurs talons au beau milieu de ses interprètes qui, eux, sont en tenue… d’Eve ou d’Adam. On goûte sans doute mieux quand on n’est pas confortablement installé dans un fauteuil ! Or, le glissement des corps nus qui rampent et se faufilent entre les spectateurs assis à même le sol, les contraignant à se pousser un peu, est du moins impressionnant, sinon dérangeant… Et que dire de ces mêmes corps allongés sur le sol agités de soubresauts d’agonie qui se soulèvent et retombent comme des poissons que l’on jetterait encore vivants dans une poêle à frire…

Au travers de ces performances d’une force incommensurable, la chorégraphe nous fait toucher du doigt d’une façon certes imagée ce qu’a vécu son peuple, sa lutte pour la vie et, partant, la misère et l’injustice qui règnent dans les Favelas de Rio de Janeiro. Mais là n’est pas le seul propos de cette œuvre, d’une richesse extrême. Ce qu’elle veut nous faire saisir en préambule, c’est que notre concept de l’esthétique est emprisonné dans un carcan édicté par des règles fixées par notre éducation et qui nous empêchent de nous en évader. Or, la beauté est partout, il suffit de nous défaire de nos habitudes et de nos œillères, de secouer l’ordre établi pour nous en libérer et la voir là où nous avions refusé initialement de la trouver. Ainsi Lia Rodrigues s’appesantit-elle sur le corps, ses différentes facettes, charnelles, bien sûr, mais aussi sociales et politiques. Un corps nu parle plus haut et plus fort qu’un corps revêtu d’une seconde peau.

Une fois libérés de nos contraintes, la chorégraphe nous invite à s’interroger sur ce que vit notre corps, sur ce qu’il sent et ressent. Il peut douter, souffrir, s’engager dans une lutte commune contre la dictature, l’injustice sociale, se révolter. Et là, le spectateur ne peut plus rester passif, il se trouve dans l’obligation de participer. Il a vite fait d’oublier son inconfort devant la force des idées assénées.

Prororoca. Ph. Sammi Landweer

Autre volet de cette saga humaine, Pororoca que nous avions pu voir en novembre 2009 au Théâtre des Abbesses (voir mon analyse à cette date sur ce même blog). Cette pièce, qui évoque également certains travers de notre société est, cette fois, centrée sur la sexualité. Défoulements hystériques, jeux à connotation grivoise, corps à corps bestiaux, jouissance et hurlements de mâles ou de femelles en rut, l’Homme n’est pas loin de se comporter comme un animal. Mais la vie de ces êtres est aussi parsemée de moments de grande tendresse comme par exemple lorsque cette femme épouillera la tête de son partenaire ou que deux des hommes s’envoleront littéralement dans une étreinte à corps perdu. Tout ira crescendo jusqu’au moment où, après une nécessaire pause de répit dans le noir, les protagonistes reviendront dévisager sans vergogne les spectateurs pour leur montrer, en décomposant progressivement leur faciès, que c’était eux-mêmes qu’ils étaient en train de singer…Ne sommes-nous pas beaux, en ce miroir ?

 

J.M. Gourreau

 

Ce dont nous sommes faits et Pororoca / Lia Rodrigues, Théâtre de Vanves, Février 2011.

 

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