Lia Rodrigues / Fúria / La furie justifiée

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Lia Rodrigues :

La furie justifiée

 

Les tensions et problèmes de société que nous connaissons aujourd’hui en France ne sont en rien comparables à ceux auxquels le peuple brésilien est actuellement confronté, et Lia Rodriguez est justement là pour nous le rappeler. D’aucuns d’entre nous en sont parfaitement conscients mais ils ferment les yeux ; les autres quant à eux ont l’heur de ne pas le savoir. La faim, la misère, la drogue, l’esclavage, les viols, la torture, les crimes sont légion dans ce pays, surtout dans les favelas, traduisez les bidonvilles des quartiers noirs les plus pauvres dans lesquels vivent plus de 11 millions d’habitants, soit 6% de la population totale du pays. La seule ville de Rio en compte 500 qui abritent 20% des citadins. L’insécurité est partout, la dictature est la seule loi que connait le petit peuple et à laquelle il lui faut se soumettre coûte que coûte, sous peine de mort. Au Brésil, un jeune noir est assassiné toutes les demi-heures… Comment vivre alors dans ces conditions sans y penser à chaque instant, sans avoir d’autre but que de tenter de préserver sa misérable existence ?

C’est tout cela que nous montre Fúria, la dernière œuvre de Lia Rodrigues. La vie sans foi ni loi, les exactions au cœur de l’action. Une société dévastatrice qui n’a plus rien à perdre. Cette exclusion sociale est d’ailleurs toujours au centre des préoccupations de la chorégraphe, et chaque nouvelle pièce va un peu plus loin dans l’exposé de l’horreur. Le monde qu’elle décrit est un monde d’extravagances, un monde où la fureur monte, un monde militarisé, « haché par une multitude de questions sans réponse, traversé de sombres et fulgurantes images, de contrastes et de paradoxes », ceux d’un Brésil qui, l’été dernier, vient de changer de gouvernement, tombant de Charybde en Scylla. Des images dures, violentes, de celles qui dérangent et que l’on n’est pas prêt d’oublier.

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® Sammi Landweer

 

Ne chercherait-on pas à entrer dans ce paysage morbide que l’on pourrait se croire à la fête, une fête certes un peu étrange, qui pourrait évoquer celle qui devait régner autrefois dans les arènes, à Rome lorsque les gladiateurs se livraient aux jeux cruels du cirque, à des courses de chars ou à des face-à-face au sein desquels ils étaient livrés à leurs instincts bestiaux, sauvages, cruels et sanguinaires, voire à des scènes de sorcellerie initiatiques vaudou ou à des orgies au sein desquelles les femmes étaient traitées comme des esclaves ou des bêtes, à la merci de leur seigneur et maître… Il est vrai que les chants rythmés des Kanaks de Nouvelle-Calédonie qui les accompagnaient imprimaient aux corps des pulsions incoercibles lesquelles les embarquaient  dans la folie…

Le plus étonnant dans l’histoire, c’est que l’on trouve dans cette pièce une foultitude de références à des œuvres picturales, voire chorégraphiques auxquelles l’on ne s’attendait absolument pas. Entre autres une drolatique parodie du célèbre pas-de-quatre du Lac des cygnes sur un bruitage scandé répétitif de machine bien huilée… On peut aussi effectuer une promenade dans la peinture de Jérôme Bosch ou de celle du 19è siècle et y goûter de fort belles images de nus langoureusement allongés évoquant la Grande odalisque de Jean-Dominique Ingres, voire l’Olympia d’Edouard Manet… Bref, au travers de cette Fúria, Lia Rodrigues nous livre à nouveau un chef d’œuvre d’une richesse tant politique qu’historique ou artistique incomparable qui mérite d’être distillé à sa juste valeur.

J.M. Gourreau

Fúria / Lia Rodrigues, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 30 novembre au 7 décembre 2018, dans le cadre de la 47è édition du Festival d’automne à Paris.

 

 

Lia Rodrigues / Fúria / Théâtre de Chaillot / Novembre 2018

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