Lisbeth Gruwez / It's going to get worse and worse and worse, my friend / Etude de langages

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Photos Luc Depreitere

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Lisbeth Gruwez :

Etude de langages

 

Ne vous êtes-vous jamais amusés de la gestique grandiloquente et imagée adoptée par certains orateurs lors d'un meeting, qu'il soit télévisé ou non ? De leurs mimiques exagérées, de leur discours emphatique, de leur gestuelle dithyrambique, de leurs attitudes grotesques frisant souvent le ridicule et qui ne sont, en fait, conçues que pour attirer l'attention de leur auditoire? Parfois, l'allure et les manières de ces foudres d'éloquence ont fait de leur part même l'objet d'études d'une extrême minutie ; parfois aussi, le naturel et la personnalité de leur auteur sont emportés par le verbe, exprimé avec une véhémence métamorphosant l'orateur et pouvant engendrer de la peur. Mieux que les "Guignols", la belge Lisbeth Gruwez s'est prise au jeu et, après avoir étudié et décortiqué les tics, les attitudes et les défauts de nombreux orateurs, les a transcrits par l'art de Terpsichore, avec beaucoup de finesse et d'humour, il faut le souligner.

Ce n'est pas la première fois que cette chorégraphe s'intéresse aux transformations progressives du corps animal, à ses métamorphoses : son solo Birth of prey qui date de 2008 résultait déjà de l'observation de la gestuelle et des mimiques aviaires entre prédateurs et proies. It's going to get worse and worse and worse, my friend est un nouveau solo inspiré cette fois par la théâtralité des attitudes humaines lors des discours politiques, entre autres par une interview de John Cassavetes lorsqu'il évoque son film Opening night. Dépité par le peu de succès obtenu par sa réalisation, cet auteur, qui s'avère interrogatif au départ, devient peu à peu carrément critique autant vis-à-vis du producteur que de la télévision, pour finir par perdre totalement le flegme qui l'animait au départ.

Au début de son solo, le personnage que la chorégraphe-interprète incarne adopte en effet une attitude bon enfant d'emblée attachante, scrutant son entourage avec une empathie mêlée d'un zeste de tendresse, un sourire un tantinet racoleur au coin des lèvres. Elle semble heureuse et cherche à transmettre sa félicité, à la faire partager. Puis, insensiblement, tout s'accélère. Les oscillations de ses bras deviennent balancements : sa gestuelle se fait plus large, plus rapide, plus profonde, plus embrassante, engageant son corps entier. Elle semble peu à peu dominée autant par les trilles de la prégnante musique de Maarten Van Cauwenberghe que par ce discours qui la prend aux tripes, la rend de plus en plus nerveuse, lui fait perdre tout naturel. Sa gestuelle devient alors torturée, saccadée, cassante. Secousses et soubresauts envahissent le corps entier, le tenaillent, le torturent. Possédée par une force supérieure, quasi-extatique, surnaturelle qui la pousse à se donner toujours davantage et qu'elle ne parvient plus à maîtriser, elle perd tout contact avec les éléments qui l'entourent, lesquels s'estompent et s'effacent peu à peu, engloutis par le néant. Ce n'est qu'à bout de forces qu'elle reviendra brutalement dans notre monde, totalement épuisée par cette danse qui aura été exécutée quasi sur place durant près d'une heure. Un tableau aussi fascinant qu'envoûtant qui révèle l'exceptionnelle présence d'une artiste aux multiples visages, comme on pourra en juger dans son second programme.

J.M. Gourreau

It's going to get worse and worse and worse, my friend / Lisbeth Gruwez, Théâtre de la Bastille, du 10 au 15 mars 2015.

Lisbeth Gruwez / It's going to get worse and worse and worse my friend / Théâtre de la Bastille / Mars 2015

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