Lisbeth Gruwez / We’re pretty fuckin’far from okay / Panique, quand tu nous tiens…

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Lisbeth Gruwez :

Panique, quand tu nous tiens…

 

Le rideau s’ouvre sur deux personnages tapis dans l’ombre, dans un silence pesant. Ils sont assis sur une chaise, non loin l’un de l’autre, face au public. Leur visage est fermé, leur regard perdu, leur esprit, ailleurs, miné par une sorte d’inquiétude qui les rend hagards. Tous deux dans le même état. Leurs mains glissent doucement sur leurs genoux, avant de se retirer et de remonter vers la poitrine. Lentement, imperceptiblement. Leur tête, lourde, se penche légèrement vers le sol avant de retrouver sa place normale, dans un sursaut d’énergie. Leur corps se raidit, leur poitrine se creuse. Comme traversés par des fourmillements, leurs pieds s’agitent alors qu’un souffle haletant se fait entendre. Celui de leur respiration, de plus en plus forte, de plus en plus oppressante. Leurs visages, qui sortent peu à peu de l’ombre, sont défigurés par un rictus de peur, d’effroi. Chaque minute qui passe voit leurs rides se creuser davantage, barrer leur front sur lequel perlent quelques gouttes de sueur. A certains moments, ils semblent se ressaisir mais, bien vite, ils retombent dans le même état de léthargie. Bientôt, leur corps agité de soubresauts se recroqueville, se raidit ; leurs bras remontent instinctivement pour cacher leur visage, comme pour le protéger. Le danger est partout, démultiplié par un bruit sourd, grave, saccadé, oppressant, qui s’amplifie à chaque seconde. Celui de leur respiration ? Des battements de leur cœur à l’unisson ? Leur main droite remonte instinctivement jusqu’à leur bouche, comme pour masquer le cri d’effroi qui cherche à en sortir. Tout leur corps est désormais traversé de frissons, de soubresauts de détentes brusques, incontrôlées. Leurs visages se tendent vers le ciel : ils ne peuvent plus cacher cette peur qui les tenaille, qui les étripe, qui les dévore. Car c’est bien un sentiment d’angoisse, de frayeur, d’épouvante qui les étreint, une peur panique qui sourd par tous les pores de leur peau, qui les harcèle, qui distord leurs corps difformes, pelotonnés sur eux-mêmes. Un malaise, une détresse, un sentiment d’épouvante rejaillissent sur le spectateur en le prenant aux tripes. Il y aura bien quelques intermèdes de répit, de relaxe, d’apaisement comme si le cauchemar se terminait, mais qui ne dureront que le temps d’un éclair, juste le temps de repartir de plus belle, avec davantage de force, de vigueur.

C’est en vain que ces deux êtres totalement désemparés vont chercher un peu de réconfort et de compassion chez les spectateurs impuissants, scotchés à leur siège. Le cauchemar les reprend. Leur gestuelle devient alors répétitive, violente, torturée, saccadée, cassante. Hoquets, secousses et soubresauts qu’ils ne parviennent plus à maîtriser envahissent désormais leur être dans sa totalité, le tordent. Un mal mystérieux semble les affecter, comme s’ils étaient envoûtés par quelque maléfice d’un sorcier démoniaque. Les bruits et halètements qui les environnent deviennent mugissements assourdissants, masquant leurs souffles, les râles que leur gorge laisse exhaler. Ils paraissent possédés par une force supérieure, surnaturelle, irrationnelle, qui les attire et les refoule, les précipite, les bascule, les propulse, les accule l’un contre l’autre, les contraint à se meurtrir, à se déchirer, à s’entre-dévorer. Comme des bêtes. Oppressant.

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Photos Leif Firnhaber

 

Alors que rien de le laissait présager, au paroxysme de leur étreinte, tout s’arrête. La sérénité revient, la lumière refait son apparition, tout se fige. Debout, nos deux protagonistes dévisagent le public, se congratulent, s’enlacent, s’étreignent. D’où sortent-ils ? Que leur est-il arrivé ? C’est le calme après la tempête, l’apaisement. Souverain. Un intense moment de détente, de béatitude, d’extase les saisit. Désormais, tout est fini, bien fini.

We’re pretty fuckin’far from okay est le troisième volet d’un tryptique qui a vu le jour en 2012 sous la forme d’un solo de la même veine et de la même force, It’s going to get worse and worse, my friend (cf.ma critique dans ces mêmes colonnes). La chorégraphe, Lisbeth Gruwez, incarnait d’ailleurs elle-même son personnage. Et l’on se demande si ce duo, créé en écho en Avignon en 2016, n’aurait pas dû, lui aussi, être interprété en solo par la même artiste, tant son expressivité, d’une force peu commune, s’avère prégnante. La résonance apportée par Wannes Labarth, d’une psychologie, d’une personnalité, d’une énergie, d’un caractère bien différents, ne confère en effet rien de plus à cette œuvre fascinante qui, par essence, n’est pas sans évoquer Les oiseaux d’Hitchcock.

J.M. Gourreau

We’re pretty fuckin’far from okay / Lisbeth Gruwez, Théâtre de la Bastille, du 15 au 20 janvier 2018.

 

 

Lisbeth Gruwez / We’re pretty fuckin’far from okay / Théâtre de la Bastille / Janvier 2018

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