Min Tanaka / Locus Focus / Le cri de la terre

tana19781025b-008.jpgtana19781025b-002.jpgMin Tanaka :

 

 

Le cri de la terre

 

 

Min Tanaka lors du 1er spectacle qu'il présenta à Paris le 25 Octobre 1978

Photos J.M. Gourreau

 

Comme pour nombre de spectacles de butô, soit l’on entre de suite dans l’univers du chorégraphe et l’on peut alors entrevoir et partager les émotions intimes et profondes qui traversent son subconscient, voire son âme, soit l’on ne parvient pas à y pénétrer d’emblée, et l’on finit par se laisser gagner par un ennui qui ne s'estompera qu’à l’issue de la représentation. 

Locus focus de Min Tanaka en est une nouvelle illustration. Il faut toutefois préciser que ce chorégraphe, élève de Tatsumi Hijikata, le créateur du butô « noir », tient une place un peu particulière au sein de cet univers car sa danse n’exprime pas, à l’inverse de ce que l’on pourrait croire, les tourments de son âme mais l’état d’âme du lieu où la représentation se déroule, lequel résulte de l’accumulation de strates évènementielles au fil des temps. Le chorégraphe ne cherche alors ni à créer une danse esthétique, ni à développer des sentiments qui lui sont personnels, ce qui peut de prime abord dérouter le spectateur. Son art en fait se nourrit d’abord de l’ambiance dans laquelle il se trouve, ainsi que du ressenti de son public. Mais également et surtout des racines du passé, du vécu des lieux dans lesquels il se trouve, de ce qu’ils transpirent, en en faisant ressurgir leur histoire. C’est sans doute pour cette raison que la danse de Min Tanaka s’avère totalement improvisée, spontanée comme, d’ailleurs, la quasi-totalité de ses ‘’performances’’ : à son entrée sur le plateau, le chorégraphe ne dispose tout au plus que d’un fil conducteur, une trame sur laquelle il va broder au gré des influences et évènements survenus dans les instants ayant précédé la représentation. En effet, la mise en scène et les lumières mises à part, rien n’est écrit ni codifié, aucun mouvement préétabli ou ébauché à l’avance, et le spectateur ne pourra apprécier l’œuvre que selon sa sensibilité et son état de réceptivité du moment. Composantes qui font que chaque spectacle sera bien évidemment fort différent d’une représentation à l’autre et également perçu différemment par chaque spectateur.

Cela étant, l’univers dépeint dans Locus focus est infiniment moins sombre que celui que Min Tanaka évoquait dans les premiers spectacles qu’il présenta en France en 1978, d’ailleurs dans ce même cadre, celui du Festival d’automne à Paris. Un univers souvent apocalyptique que les ans ont fini par estomper mais qui avait l'intérêt et le mérite de nous mettre devant les yeux l’horreur de certains de nos actes dans un monde empreint de tristesse et de noirceur. Le spectre de la mort hante bien sûr toujours son œuvre : lui même apparaît d’ailleurs ici comme un vieillard sans âge issu du fond des temps, rôdant autour de sept personnages en toile de jute, figés pour l’éternité. Qui sont-ils ? Des images démultipliées de son propre corps sur lequel il se recueille en vacillant ? Nul ne le saura jamais. Sa danse est torturée, fragile mais d’une grande vivacité. Il irradie de son corps une étonnante présence mais personne ne connaîtra jamais le sens profond de sa danse. Ne confiait-il pas récemment à Hugues Le Tanneur : « Un lieu approprié signifie pour moi un lieu où je peux contempler mon propre cadavre. C’est cela qui me permet de danser ». Pouvait-il alors rêver à un plus bel écrin que le Théâtre des Bouffes du Nord pour y faire ses confidences ?

J.M. Gourreau

 

Locus Focus / Min Tanaka, Théâtre des Bouffes du Nord, 21-22 septembre 2013, dans le cadre de la 41ème édition du Festival d’Automne à Paris.

 

 

 

 

Min Tanaka / Locus Focus / Théâtre des Bouffes du Nord / Festival d'automne à Paris / Septembre 2012

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