Lucie Guerin / Split / Le couple à l'épreuve du temps

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Photos Gregory Lorenzutti

Lucie Guerin :

Le couple à l’épreuve du temps

 

De la pénombre déchirée par la lumière naissante apparaissent deux femmes, l’une porte une jupe et un pull gris bleu, l’autre, plus jeune, est entièrement nue. L’espace au sein duquel elles évoluent, une aire rectangulaire de la quasi-totalité de la surface du plateau, est délimité par un ruban adhésif blanc qui tranche avec la couleur noir de jais du tapis de sol. Alors que les accents sonores d’une partition impulsive rompent le silence, les deux danseuses entament côte à côte un long mais fascinant duo dont les mouvements, un peu mécaniques, se révèlent impeccablement synchronisés, reflet parfait de la musique répétitive du britannique Scanner, en fait une variation de deux minutes mise en boucle durant toute la durée du spectacle. Une gestuelle souple, ample, hypnotisante, de plus en plus large, donnant une impression de machine bien huilée. Un mouvement perpétuel laissant sourdre une impression de liberté mais, aussi, de sérénité. Petit à petit cependant, au fur et à mesure que le fond sonore se fait plus insistant, plus prégnant, cette danse devient un peu plus endiablée, un tantinet anguleuse, partiellement empreinte d’une certaine violence. La synchronisation fascinante qui avait captivé le public au début de l’œuvre se rompt progressivement, détruisant l’harmonie qui semblait régner au sein de ce couple inhabituel. Puis tout s’arrête, brutalement.

Naturellement, le spectateur pouvait s’interroger sur les raisons d’avoir opposé un corps nu à un corps vêtu d’atours. En fait, si la fascination qu’il avait pu éprouver au cours de ces quelque 20 minutes était en partie issue de la grâce et de la beauté sculpturale du corps dénudé de Lilian Steiner vers lequel se tournaient bien évidemment tous les regards, elle l’était aussi et surtout par la possibilité qui lui était donnée d’observer simultanément les deux artistes, et ainsi de visualiser, d’évaluer et de mesurer l’effort musculaire et le travail nécessaires à l’obtention et à l’aisance d’un mouvement que l’on aurait pu croire d’une légèreté et d’une grâce innées. Du fait sans doute de l’assurance et du sentiment de bien-être et de félicité qui habitaient Lilian, aucune gêne quelconque n’étreignait le spectateur, aussi à l’aise dans son fauteuil que s’il se trouvait déambulant dans une salle de musée devant les statues dénudées exposées à tous les regards …

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La reprise du spectacle surprend Mélanie Lane qui s’empare du ruban adhésif blanc et se met en devoir de restreindre de moitié le lieu de leurs ébats, redélimitant leur aire de jeu, alors que Lilian Steiner essuie son corps nu perlé de sueur. La variation qui suit, d’une durée réduite de moitié par rapport à la précédente, verra sa gestuelle elle aussi restreinte et limitée tout en conservant, voire même amplifiant, cette force qui animait les deux interprètes. Le calme olympien dont ils étaient empreints au début de la pièce fait désormais place à une atmosphère plus brutale, à un face à face nerveux qui traduit un malaise grandissant. Les corps s’enlacent, se heurtent, s’empoignent. Au bout de 10 minutes, tout s’arrête aussi subitement que la première fois et, à nouveau, Mélanie Lane divise l’espace restant en deux parties égales, alors que Lilian s’éponge. La séquence suivante, encore plus brutale, verra elle aussi la surface qui lui est dévolue ainsi que sa durée réduites de moitié, tandis que les deux protagonistes de l’œuvre s’empoigneront par les cheveux, se chevaucheront avec véhémence, s’étriperont littéralement dans le seul but, celui de dominer.  Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’espace qui leur est consacré soit réduit au 1/32è de la surface initiale et que laps de temps imparti aux danseurs ne dépasse guère une minute, ne laissant place qu’à la superposition de leurs deux corps durant ce laps de temps.

Si la structure de cette pièce - d’où son nom de Split, ce que l’on peut traduire dans notre langue par scission, division, partage, schisme - s’avère peut-être sa raison d’être, il n’en est pas moins vrai que Lucy Guerin*, sa créatrice, donne réellement matière à réflexion, en ce qui a trait notamment à l’évolution des sentiments entre ces deux personnages. Toutes de connivence et de tendresse au début du spectacle, elles passent ostensiblement à la violence, voire même au cannibalisme, ce qui traduit une haine farouche, l’une allant jusqu’à dévorer l’autre sans autre forme de procès, tel un fauve se jetant sur sa proie pour conquérir le droit de dominer. Ne serait-ce pas une image de notre société actuelle au sein de laquelle règne parfois une violence irraisonnée et incoercible ? Et la nudité n’est-elle pas le reflet de la lâcheté, de  la vulnérabilité et de la soumission ?

J.M. Gourreau

Split / Lucie Guerin, Théâtre des Abbesses, du 4 au 8 décembre 2018.
 

*Née à Adélaïde en Australie, Lucy Guerin est encore peu connue en France. Elle a obtenu son diplôme du Center for Performing Arts en 1982 avant de rejoindre les compagnies Russell Dumas (Dance Exchange) et Nanette Hassall (Danceworks). Elle s'installe à New York en 1989 et y demeure sept ans, durant lesquels on la retrouve au sein de compagnies comme la Tere O'Connor Dance, la Bebe Miller Company et la Sara Rudner Company. C’est là qu’elle commence à produire ses premières œuvres chorégraphiques.

De retour en Australie en 1996, elle travaille comme artiste indépendante et crée de nouvelles pièces, dont Two lies (1996), Robbery waitress on bail (1997), Heavy (1999) et The ends of things (2000). En 2002, elle fonde la Lucy Guerin Inc. à Melbourne pour soutenir le développement, la création de nouvelles pièces axées sur la contestation et l’extension des concepts et de la pratique de la danse contemporaine. Parmi ses oeuvres récentes, on note Structure and sadness (2006), Corridor (2008), Untrained (2009), Human interest story (2010), Conversation piece (2012), Weather (2012), Film picture (2015), The dark chorus (2016), Attractor (2017) et Split (2017). Cette chorégraphe a fait de nombreuses tournées en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, ainsi que dans la plupart des principaux festivals d’Australie. Elle a reçu de nombreuses commandes de ballets, entre autres de Chunky Move, de Dance Works Rotterdam, de Ricochet (Royaume-Uni), du White Oak Dance Project de Mikhail Baryshnikov (États-Unis) ainsi que du Ballet de l'Opéra de Lyon. En 2015, Lucy a co-dirigé une nouvelle production de Macbeth aux côtés de Carrie Cracknell au Young Vic à Londres. En 2016, elle a chorégraphié une nouvelle pièce, To morrow, pour la compagnie londonienne Rambert. Elle est titulaire de nombreuses récompenses, notamment du prix Sidney Myer Performing Arts, de plusieurs Green Room Awards, de  trois prix Helpmann et de trois prix australiens de la danse. En 2018, Lucy a reçu le Shirley McKechnie et le Green Room Award pour ses chorégraphies.

 

Lucie Guerin / Split / Théâtre des Abbesses Paris / Décembre 2018

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