Lucinda Childs / The day / Commémoration

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Lucinda Childs :

Commémoration

 

Lucinda childsLa tragédie du 11 septembre 2001 est restée dans toutes les mémoires. Ce matin là, deux avions détournés par les membres du réseau Al-Qaïda sont projetés sur les deux tours jumelles du World Trade Center de Manhattan à New York, causant la mort de 2977 personnes. A quelque distance  de là, le compositeur de musique minimaliste David Lang et la violoncelliste Maya Beiser sont en train de travailler sur le Concerto pour violoncelle solo et violoncelles préenregistrés, World to come (1). Pour rendre hommage aux victimes de cet attentat, Maya Beiser suggère au compositeur d’adjoindre à leur œuvre une pièce commémorative au sein de laquelle des voix seront superposées à la partition musicale. Celles-ci reprennent de courts textes rassemblés ou composés par David Lang à partir de quelque 300 réflexions recueillies sur le net après avoir posé sur Google la question : "I remember the day that I…" (Je me souviens du jour où j’ai…). Ces phrases, qu’elles soient  insolites, cocasses, émouvantes ou tragiques, sont insérées au rythme d’une toutes les six minutes dans la partition musicale de la première partie de The day, œuvre qu'il nous est donnée de voir en création européenne aujourd’hui. Celles-ci ne sont que le reflet de notre quotidien et viennent rétrospectivement en écho à la seconde partie de cette pièce, World to come. Ce duo, chorégraphié par Lucinda Childs pour Wendy Whelan et interprété sur scène par la musicienne Maya Beiser, questionne, comme le précise cette dernière, "la notion de vie, de disparition et d’anéantissement soudain". C’est à Wendy Whelan que revint l’idée de proposer à Lucinda Childs, par le biais de Maya Beiser, la composition d’une chorégraphie sur ce poème musical à deux facettes, lesquelles, bien que se rejoignant, se révèlent finalement diamétralement opposées. "Lucinda était très à l’écoute ; elle suggérait des idées et je restituais ses envies", nous rapporte Wendy... Pourtant, tout ne fut pas aussi simple pour cette artiste. Celle-ci fit en effet une grande partie de sa carrière - une bonne trentaine d’années - d’abord comme danseuse puis comme étoile auprès de Balanchine au New York City Ballet, avant de prendre la codirection artistique de cette illustre compagnie. Or, pour une danseuse d’essence exclusivement classique, se convertir à l’art de Lucinda n’était pas une sinécure ! Fort heureusement pour elle, elle eut l’heur de travailler avec Jérôme Robbins qui l’initia à une forme de danse toute différente, pour ne pas dire diamétralement opposée, ce qui lui permit d’aborder sans trop de difficultés le style de la chorégraphe, qu’elle admirait énormément, et qui le lui rendait bien d’ailleurs…

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Photos Nils Schlebusch

Le résultat fut aussi étonnant que captivant, et ce, à divers titres. En premier lieu, et pour paraphraser ces quelques mots qu’Yvonne Rainer adressait le 4 avril 2002 à Lucinda Childs (2)  à propos de son solo Description, créé en 2000 (3) : "Superbement élégant, comme je m’y attendais... Mais c’était la première fois que je t’entendais parler sur scène. C’était fascinant - un tour de force de contrôle d’économie mais, aussi, délicat et expressif. Tu continues à être une présence unique." Termes particulièrement élogieux qui peuvent fort judicieusement être adressés à Wendy Whelan, interprète chorégraphique de cette œuvre très "puissante" qu’elle maîtrisa avec une remarquable fluidité et une très grande musicalité, en dépit des difficultés dont la chorégraphie était truffée. Et ce, malgré la déclamation des textes dans la première partie de l’œuvre dont la présence, certes importante si ce n’est judicieuse, était loin d’être musicale, ce qui altérait la fluidité de la danse.   

En second lieu, cette pièce bénéficia d’une scénographie géométrique futuriste fort seyante et d’une très grande originalité, signée Sara Brown, laquelle mettait remarquablement bien en valeur tant les deux interprètes que son sujet. Un praticable incliné en forme de deux trapèzes accolés auréolé d’une lumière d’un bleu électrique et situé côté jardin, séparait le plateau en deux unités, alternativement utilisées par les deux artistes dans les deux parties de l'oeuvre, la violoncelliste dans la première, la danseuse dans la seconde. Une disposition qui rehaussait la complémentarité des deux interprètes, tout en mettant en valeur et en accentuant la subdivision de la pièce, souhaitée et recherchée par leurs auteurs.

J.M. Gourreau

The day / Lucinda Childs, Théâtre de la ville - Espace Cardin, du 24 janvier au 6 février 2020.

 

(1) World  to come sera créé deux ans plus tard, très exactement le 30 octobre 2003, par Maya Beiser au Zankel Hall de New York. Elle inspirera Steve Reich dans sa composition WTC 9/11 en 2010.

(2) Traduction d’un texte écrit sur une carte postale qu’Yvonne Rainer adressa à Lucinda Childs à New York, le 4 avril 2002. Document faisant partie de l’exposition « Archives de spectateurs » présentée au CND à Pantin du 22.01.20 au 22.02.20.

(3) Solo conçu sur un texte de Susan Sontag qui a été donné à CND à Pantin le 30 septembre 2016 dans le cadre du Festival d’automne.

 

 

Paris / Janvier 2020 Lucinda Childs / The day / Espace Cardin

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