Maguy Marin / Cendrllon / Maguy sur tous les fronts

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Photos Jaime Roque de la Cruz

 

Maguy Marin :

Maguy Sur tous les fronts

 

Maguy marin tim douet 0014Après avoir investi tout dernièrement le Théâtre des Abbesses avec sa dernière création,  Ligne de crête (cf. ma critique en date du 25 septembre 2018), Maguy Marin reprend aujourd’hui l’un de ses ballets les plus célèbres, Cendrillon, créé par le Ballet de Lyon dans cette même ville le 29 novembre 1985 et présenté au Théâtre de la Ville à Paris dans le mois qui suivit. Il n’a été redonné qu’une seule fois dans notre capitale, l’année suivante pour les fêtes de Noël. Il faut dire cependant que cet étonnant ballet, aussi grotesque que poétique, a connu plus de 470 représentations et 11 renouvellements d’interprètes depuis sa création !

La comparaison de ces deux œuvres réalisées à plus de trente ans d’intervalle nous permet de remarquer que la ligne de conduite de Maguy Marin n’a pas dévié d’un iota au cours de toute sa carrière. Tout comme Ligne de crête, sa Cendrillon est une satire acerbe de notre société, d’un tout autre genre il est vrai. Ce conte offre en effet à la chorégraphe plusieurs sujets de réflexion : l’enfance malheureuse d’un enfant né d’un premier mariage, souffre-douleur de sa belle-mère mais aussi et surtout la jalousie, la méchanceté et l’hypocrisie qui infiltrent nos sentiments et notre façon d’agir tout au long de notre existence. L’idée de génie de la chorégraphe et de sa collaboratrice Montserrat Casanova fut de s’adresser en priorité aux enfants et de transformer ses personnages en les affublant de masques grotesques et de perruques de poupée afin de mieux les sensibiliser. Pour l’enfant, la poupée est d’abord une compagne qu’il chérit bien sûr, mais aussi qu’il malmène, martyrise ou torture selon son humeur. Cet « être » est en fait incapable de se défendre et subit la cruauté de sa maîtresse ou de son seigneur. Par ailleurs, pour l’adulte, la poupée symbolise entre autres un objet magique ayant une forme et des traits humains. Or cette poupée peut être manipulée, dans les séances d’envoûtement notamment, dans un but maléfique. Là encore, la chorégraphe rejoint l’univers de Perrault et son cortège de fées.

L’utilisation des masques rappelle en outre le nô ou plutôt le bunraku japonais qui est précisément le théâtre des poupées. La magie du nô est en partie issue des masques qui prennent possession de l’acteur et lui insufflent vie et esprit. Au Japon en effet, le masque est un élément de culte qui élève au-dessus de l’existence terrestre celui qui s’en est paré. A travers lui, le transcendantal prend possession de l’humain qui le porte. Le masque ne sert alors nullement à dissimuler mais, au contraire, à révéler la face profonde et cachée de l’âme. C’est donc lui qui fera agir l’acteur, et non l’inverse. C’est précisément ce qu’évoque la mise en scène de Maguy Marin car les poupées masquées qui symbolisent les deux demies-sœurs de Cendrillon et sa marâtre apparaissent trop grotesques pour être réelles. Elles n’en sont pas moins crédibles pour autant et, si leur jeu scénique prête souvent à rire, un petit pincement de cœur furtif nous fait entrevoir que les sentiments qui les animent pourraient bien ne pas être que de la fiction. En revanche, il émane de l’apparence calme et sereine du Prince et de Cendrillon ainsi que de la douceur des traits de leurs masques un sentiment de bonheur ineffable : ils rayonnent et communiquent leur espoir à tout l’univers.

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Photos de la création à Paris en décembre 1985. C° J.M. Gourreau

Si Maguy a pu prendre quelques libertés avec le conte original pour actualiser l’histoire, il n’en reste pas moins la trame et les grandes lignes, parsemées çà et là de pointes d’humour plus cocasses les unes que les autres. Ainsi le prince va-t-il ligoter la marâtre et ses deux filles pour les punir de leur méchanceté ! Ainsi la chorégraphe va-t-elle terminer sa pièce en symbolisant le bonheur de Cendrillon et du Prince en imageant la célèbre maxime « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », par une ribambelle de poupées défilant en l’occurrence de cour à jardin lors de la chute du rideau de scène … Mais si son œuvre est parsemée de truculentes trouvailles dans sa mise en scène étalée sur trois étages, elle n’en est pas moins sujette à profonde réflexion tout en nous ravissant par une chorégraphie parfaitement adaptée à son propos et magistralement interprétée par les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon.

J.M. Gourreau

Cendrillon / Maguy Marin, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 27 au 29 septembre 2018.

 

 
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