Maki Watanabe / Coucou, je danse comme toi / Une immense solitude

                                                  

Maki Watanabe :

 

Une immense solitude

 

                                                                                                                                          Photos J.M. Gourreau

Le butô est un art aux multiples facettes qui exprime sentiments et pensées mais qui ne les montre pas. Un art qui questionne ses adeptes sur leur propre identité tout en interrogeant celle des autres. Et, comme de nombreux arts, qui exprime l’indicible, ce qui est caché au plus profond de son âme. Tant et si bien que l’interprétation de ce qui est donné à voir pourra être éminemment variable suivant la personnalité ou l’état de celui qui la reçoit. En fait, le butô échappe à la réalité du temps ainsi qu’à toute histoire anecdotique.

Maki Watanabe vient de nous en apporter une nouvelle preuve. Le programme de sa dernière création, Coucou, je danse comme toi, devait faire allusion à la cuisine, au vent, aux arbres, aux poissons… Or, ce n’étaient en fait que prétextes car, si la cuisine pouvait être évoquée à travers sa gestuelle, c’est plutôt les mille et une petites choses de la vie quotidienne qui surgissaient au travers de son langage précieux et contenu, voire retenu, de ses mouvements imperceptibles qui trahissaient une grande concentration, reflet d’une intense réflexion et d’une incommensurable intériorité, traduisant une certaine fatalité mais, surtout, une immense solitude. C’est peut-être ce sentiment qui dominait dans cette trop courte prestation, bien que sa baguette de coudrier, qui pouvait symboliser les ustensiles de la ménagère - cuiller, fourchette, fouet… - ne fut autre qu’un compagnon, son compagnon.  Un partenaire certes présent mais d’une fragilité extrême, qui faisait corps avec elle, qui était devenu le mode d’expression de son corps. S’il pouvait parfois se montrer brutal, se battant vainement contre des moulins à vent, il pouvait aussi être tendre, épousant sa sérénité et sa sagesse, notamment lorsque, délaissant sa cuisine, Maki se mua en vieille femme, investissant son être tout entier  à l’aube de sa mort. Un thème cher aux danseurs de butô dont le corps et l’âme, lorsqu’ils entrent en transes, abolissent toute distinction entre intérieur et extérieur. Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle ils peuvent opérer si rapidement une métamorphose et, comme a pu le faire Maki à l’issue de ce spectacle, laisser s’envoler l’âme de son personnage de vieille femme pour le matérialiser en gracieux papillon, lequel acheva tout de même son existence agonisant dans la douleur.

Le butô n’est pas une danse particulièrement gaie : il exprime souvent d’une manière fort expressionniste le malaise d’une société qui a perdu ses valeurs traditionnelles. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il nous fascine et nous touche si profondément, allant même jusqu’à nous culpabiliser. C’est pour cette raison également que cet art reste – et restera toujours – l’apanage de danseurs asiatiques dont la mentalité, la philosophie, la métaphysique sont différentes des nôtres. Et que dire de leur aptitude à se dématérialiser… Seule la force d’expression peut s’acquérir par des occidentaux. Mais quand elle n’est pas sous-tendue par un mental brûlant au sein du corps, elle n’est et ne restera toujours que grand guignol.

 

J.M. Gourreau

 

Coucou, je danse comme toi / Maki Watanabe, Espace Culturel Bertin Poirée, dans le cadre de "Dance Box 2010", Mars 2010.

 

 

 

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