Marcia Barcellos & Karl Biscuit / Anthologie du cauchemar / Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

Adcskelet biscuitMoondim biscuitAdc faune pasquini                                       Ph. K. Biscuit                                                                  Ph. F. Pasquini                                                                Ph. K. Biscuit

 

Marcia Barcellos et Karl Biscuit :

Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

 

Marcia barcellosK. Biscuit ph. MaxresdefaultIl est aussi étrange qu’étonnant de découvrir, sur le programme d’une œuvre que l’on s’apprête à déguster, que les auteurs l’aient sous-titré "ballet épouvantable" (sic)… Et, de plus, que ces mêmes auteurs déclarent à ceux qui pourraient se montrer surpris d’une telle dénomination, voire carrément ébaubis, que leur souhait le plus cher serait que leur auditoire "sorte de la salle en hurlant de terreur"...

Bien sûr, ce n’est en fait qu’une plaisanterie, "a joke" comme disent les anglais ! Car les protagonistes de ce ballet ne cherchent nullement à faire fuir leurs spectateurs. Il faut toutefois se souvenir que Marcia Barcellos et son complice Karl Biscuit ont, de tout temps, aimé se plonger dans un monde burlesque et cocasse aussi extravagant que divertissant, un monde dans lequel ils adorent voyager, qu’ils nous apprennent à découvrir au fil de leurs créations et qu’ils cherchent à nous faire partager ! En fait, cette mise en garde n’est qu’une mise en condition du public pour recevoir les images et propos qu’ils nous offrent : âmes fragiles et sensibles, s'abstenir car ce que vous allez voir est susceptible de provoquer en vous des délires hallucinatoires… Je dis bien, susceptible car, en réalité, petits et grands, jeunes et moins jeunes sont si bien happés, autant par les personnages que par les fresques mises en scène, que l’on pourrait entendre dans la salle une mouche voler !

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar est en fait un kaléidoscope de saynètes oniriques que l’on feuillette comme un livre d’images qui font voyager les spectateurs dans un univers fantasmagorique aussi ludique que loufoque, tout comme l’était celui de la Théorie des prodiges que nous avons pu voir dans ce même théâtre de Chaillot en mars 2017. Un morceau d’anthologie cependant beaucoup plus sombre, à l’image de Renée en botaniste dans les plans hyperboles, créé quatre ans auparavant. Comme son nom l’indique, cette Anthologie du cauchemar rassemble une trentaine de tableaux qui interrogent, au sein de nos rêves, nos cauchemars, longtemps attribués, dans diverses traditions populaires, à des créatures s'asseyant durant la nuit - à l’image des mara scandinaves - sur le torse de leur victime, les empêchant de respirer. Or, les songes que nous proposent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un tantinet surréalistes, sont entre autres inspirés par le traité L’Eau et les Rêves du philosophe Gaston Bachelard, par La tempête de William Shakespeare,* ainsi que par des poèmes non traduits de Lovecraft et de Lautréamont ; mais également par la peinture, tel Le cauchemar du peintre britannique d’origine suisse, Johann-Heinrich Füssli, ainsi que par la photographie et le cinéma, en particulier les films de Miyasaki (Le château dans le ciel et Le voyage de Shihiro). Ils sont décrits comme à l’accoutumée avec beaucoup de poésie, autant par la danse et le théâtre que par des images-vidéo projetées sur différents plans de tulle transparents. Le tout, bien évidemment, auréolé par la musique originale de Karl Biscuit, mixage de musique contemporaine et de soul mais aussi de musique classique remaniée - on peut entre autres y reconnaître un réarrangement de la Chaconne de Bach - composant un univers sonore très cinématographique, créateur d’atmosphères étranges parfaitement adaptées à cette œuvre.

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                                      Ph. K. Biscuit                                                        Le Cauchemar / J.H. Füssli                                                      Ph. K. Biscuit

Pas de réelle histoire donc, mais l’élaboration de mini-mondes fascinants, au sein desquels vont se côtoyer des créatures fantastiques que ne renierait pas un Edgar Allan Poe, chez lequel l'horreur atteint son point culminant bien que, pourtant, la réalité soit là, tangible, pour chasser l'irrationnel. S’il peut parfois en être de même chez les auteurs de cet envoûtant spectacle, leurs protagonistes sont tout droit sortis de leur imaginaire et des phobies de leur enfance, araignées aussi hideuses qu’effrayantes, prêtes à vous inoculer leur salive venimeuse, gnomes masqués dont la tête semble vouloir se séparer du corps, squelettes aux mains démesurées qui semblent chercher à vous broyer, pieuvres géantes et bernards l’hermite d’apparence reptilienne, aussi monstrueux qu’effrayants, errant à la recherche des charognes dont ils se nourrissent, lutins affublés d’une capirote rouge à l’image des adeptes du ku-klux-klan, et tout à l’avenant… On y croisera aussi des êtres angoissés et angoissants, tel ce danseur emprisonné par son reflet ou, encore, ce marathonien dynamique, fataliste et résigné, en quête d’un objectif mythique qu’il ne parviendra jamais à atteindre. Mais ces chimères, monstres, spectres et sorcières qui hantent nos nuits ne sont pas toujours aussi méchants que l’on pourrait l’imaginer et peuvent même prendre peur, comme ce géant devant les frasques d’un enfant capricieux ; ils savent parfois se montrer réellement affables, à l’image de ce faune aux majestueuses cornes enroulées qui s’émerveille devant les jeux innocents d’une petite fille, voire de ce marabout qui veille, interrogateur et dubitatif tel un médicastre de l’époque de Molière, sur le sommeil agité de la Belle dans les bras de Morphée. Ces images poétiques, d’un romantisme exacerbé, sont mises en mouvement par cinq danseurs exceptionnels, chacun mettant en avant avec beaucoup de finesse et d’à propos sa propre spécificité. La réalité se mêle alors à la fiction grâce à la projection de paysages édéniques émergeant de brumes surnaturelles dans lesquelles nous aimerions cependant bien nous plonger !

J.M. Gourreau

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar / Marcia Barcellos & Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre National de la danse Chaillot, du 5 au 10 décembre 2019. Spectacle créé le 26 février dernier à Grasse (Alpes-Maritimes).

 *"Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil"…

 

Marcia Barcellos & Karl Biscuit / Anthologie du cauchemar / Théâtre de Chaillot / Décembre 2019

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