Mario Schröder / Chaplin / Un hommage époustouflant à Charlot

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Photos Agathe Poupeney

Mario Schröder :

Un hommage époustouflant à Charlot

 

Charlie chaplinChaplin est l’une des premières pièces du chorégraphe allemand Mario Schröder que Bruno Bouché, ex-danseur de l’Opéra de Paris, présenta au public lors de son arrivée à la direction du Ballet de l’Opéra National du Rhin en septembre 2017. "Une œuvre émouvante, aux émotions contrastées, entre rires et larmes. Une vie secouée par l’histoire, déchirée par les paradoxes, réchauffée aux amours tumultueuses. Et la solitude de l’enfant qui n’a jamais vraiment réussi à guérir de son enfance", dit-il avec un brin de nostalgie… Il avait eu l’occasion de voir ce ballet lors de sa création et a tout de suite pensé que ce pourrait être une opportunité d’acheminer un public vers un art auquel il n’était pas sensibilisé.  

MarioschroderNé en 1965 à Finsterwalde, Mario Schröder n’est pas encore très connu dans notre pays. Pourtant, il est l’auteur de plus de 80 chorégraphies et a remporté de nombreux prix, tant nationaux qu’internationaux. Il a effectué la plus grande partie de sa carrière au Ballet de l’Opéra de Leipzig sous la direction d’Uwe Scholtz. Si ses premières œuvres datent de 2002 et ont été créées sur la scène du Kiel Ballet, c’est en 2010, lorsqu’il est nommé à la tête du Ballet de l’Opéra de Leipzig, qu’il entreprend de remonter et de parfaire Chaplin, une ébauche de cette œuvre ayant été réalisée par lui-même quelques années auparavant, alors qu’il était encore à Kiehl. Dire qu’il doit sa renommée à ce ballet serait peut-être un peu exagéré mais il est certain qu’il a contribué à asseoir sa réputation hors des frontières de son pays. Dès sa plus tendre enfance, Schröder a en effet été ensorcelé par ce personnage gauche et un peu maladroit auquel, comme il le dit lui-même, il doit l’envie et le besoin de danser !

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En fait, ce qui fascinait le chorégraphe, c’était de tenter de percer le mystère qui se cachait derrière cet homme à l’allure dégingandée, à la moustache au carré, au regard racoleur pétillant d’humour et d’intelligence… Lequel, en outre, ne se séparait jamais ni de sa badine de bambou qu’il faisait tournoyer à tout moment avec désinvolture et évidente satisfaction, ni de son chapeau melon souvent de traviole mais toujours vissé sur son crâne, ni de sa redingote noire cintrée tombant sur des godasses taille 45 empruntées, d’après la légende, à Ford Sterling… C’est avec une grande finesse que Schröder a évoqué les différentes facettes de cet attachant personnage, celle d’un "artiste qui observe le monde de façon sensible et consciencieuse : l’homme derrière Charlot ", comme il aime à le dire, tout en retraçant chronologiquement les épisodes marquants de sa vie de funambule, laquelle a suscité d’emblée la sympathie et ému tant les jeunes que les moins jeunes du monde entier.

Or, si l’on se réfère au "Larousse", on apprend que Charlot, personnage de pure fiction, fut créé par un certain Charles Spencer Chaplin, né en Grande Bretagne d’un père emporté par l’alcoolisme à l’âge de 37 ans et d’une mère qui, petit à petit, sombra dans la folie. Il eut bien évidemment une enfance misérable et partit tenter sa chance peu avant la guerre de 14-18 aux Etats-Unis. Contrairement à bon nombre de migrants, il connut très vite, comme cinéaste, la célébrité grâce à l’attachant personnage de vagabond qu’il créa et qui anima la quelque soixantaine de courts métrages, petits films burlesques et primesautiers qu’il conçut et réalisa à partir de 1910.

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Si l’évocation de l’enfance sombre et ténébreuse de cette idole du cinéma muet peut sembler un peu longuette, celle de ses débuts dans le 7ème art est beaucoup plus explicite, en particulier dans le Kid, premier long métrage, sorti en 1921, où l’on prend vraiment conscience de la misère qui régnait à l’époque dans la société, condamnant certaines mères à devoir abandonner leur rejeton, puis dans celle de La Ruée vers l’or, film de 1925, qui évoque la famine des prospecteurs, ces "parias misérables" contraints, entre autres, à manger le cuir de leurs godasses pour survivre… C’est aussi dans ce film que l’on trouve la célèbre danse des petits pains, relookée avec bonheur dans le ballet. Les productions suivantes, Le cirque, Les lumières de la ville, Les feux de la rampe mais, surtout, Les temps modernes et Le dictateur, permettent de découvrir réellement la personnalité de cet adepte de la pantomime. Et ce, d’autant que l’originalité de l’œuvre de Mario Schröder tient non seulement au fait que les différents traits de caractère de cette attachante "marionnette" - entre autres la mélancolie, la tristesse, l’humour, le charisme, l’humanité et la joie de vivre - sont retracés par différents interprètes qui les mettent en valeur avec finesse et subtilité mais, surtout, que l’un d’entre eux soit un double féminin, seul apte, aux yeux du chorégraphe, de transcrire la sensibilité de son personnage, voire d’incarner et de mettre en lumière son côté efféminé.

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Les temps modernes et Le dictateur sont, pour Schröder, l’occasion de révéler un Charlot critique et satirique, "emblème d’une société qui demeure en perpétuel conflit, et qui a su, avec charme, faire passer à Hollywood des thèmes sociaux critiques et controversés". Le spectateur se laisse embarquer avec délices dans les étonnants décors de Paul Zoller, qui reflète à merveille le taylorisme, le fordisme (travail à la chaîne) et la mécanisation du travail dans laquelle le monde d’alors s’immisçait peu à peu. En ce qui concerne le Dictateur, satire prophétique contre le fascisme allemand (dont le scénario fut écrit dès 1938), Mario Schröder a réussi à concocter une satire pleine d’humour et d’une drôlerie irrésistible en enfermant son protagoniste dans une énorme bulle, reflet du globe terrestre projeté en fond de scène. Tout cela émaillé de bribes relatives à sa tumultueuse vie privée, en particulier ses démêlés épiques avec ses trois femmes où les amours sont mués en scène de ménage… Un portrait chorégraphique saisissant de l’un des artistes les plus marquants du XXème siècle.

J.M. Gourreau

Chaplin / Mario Schröder, Ballet National de l’Opéra du Rhin, Opéra de Massy, 9 et 10 février 2019.

 

Mario Schröder / Chaplin / Ballet de l'Opéra du Rhin / Opéra de Massy / Février 2019

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