Marlene Monteiro Freitas / Bacchantes / Bouffonneries euripidiennes ou loufoqueries dionysiaques ?

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Marlene Monteiro-Freitas :

Bouffonneries euripidiennes

ou loufoqueries dionysiaques ?

 

Trop sérieux, s’abstenir ! devraient nous susurrer les trompettistes à l’entrée de la salle avant de nous convier à prendre place dans nos fauteuils au début du spectacle… D’entrée de jeu en effet, Marlène Monteiro Freitas donne le ton. Et l’on subodore que, tout comme dans Jaguar que l’on avait pu voir notamment en 2016 (cf. mon article dans ces mêmes colonnes à la date du 30 septembre 2016), la chorégraphe cap-verdienne va nous embarquer dans un univers loufoque et déjanté d’une drôlerie irrésistible. Un voyage, dit-elle, inspiré par la tragédie grecque d’Euripide, Les Bacchantes, du nom de ces servantes que l’on associe souvent aux danses orgiaques de Dionysos, dieu de l’ivresse et des plaisirs mais, aussi, de la violence, de la vengeance et de la cruauté. Censé apporter aux uns le bonheur et la joie de vivre, Dionysos n’offre aux autres, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que la déchéance et le malheur. Sa double naissance permet peut-être l’explication de ce visage à deux faces: on sait en effet qu’il est fils de Zeus, dieu de la foudre, alias Jupiter pour les latins, et de l’une de ses maîtresses humaines, donc mortelle, Sémélé. La mythologie grecque raconte que cette dernière périt carbonisée par la foudre déclenchée accidentellement par son amant juste avant la naissance du fils qu'ils avaient conçu ensemble, mais que Zeus eut cependant l'heur de le retirer du ventre de sa maîtresse avant sa mort. Il l'aurait ensuite gardé au sein de sa cuisse jusqu'à ce que l’enfant soit en âge de faire ses premiers pas, épisode qui donna d’ailleurs naissance à l'expression « sortir de la cuisse de Jupiter».

En fait, le résumé de cette tragédie aux multiples rebondissements, ici réduite à sa plus simple expression, sous-tend une foultitude d’évènements liés à l’aventure humaine et au chaos du monde contemporain, comme l’évoque la chorégraphe non sans humour dans une phrase laconique du programme où elle explique son incapacité à saisir présentement toutes les subtilités de cette tragédie : « D’un côté, dit-elle, cela m’a permis de travailler sur plusieurs sujets, comme, par exemple, l’hybridisme ou les métamorphoses comme mouvements qui peuvent produire un choc, une intensité, le relâchement de l’énergie ; de l’autre côté, le fait que je n’aie pas complètement compris le texte d’Euripide m’incite à travailler dessus et à y passer du temps »…

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Photos L. Philippe

Ceci explicite et donne une raison d’être au chaos grandguignolesque (mais parfaitement organisé) tant sur le plan scénographique que musical qui va se dérouler sous nos yeux pendant plus de deux heures. Et, qu’elles passent vite, ces deux heures, qui s’avèrent être, sous un certain angle, le reflet exact de notre monde contemporain ! L’affabilité et la tendresse y cohabitent sans scrupule avec la méchanceté et la férocité. On y retrouve en effet, sous une forme un peu déguisée et caricaturale, outre la destruction de l’édifice culturel symbolisé par le pouvoir phallique, la complicité féminine, tous les délires bachiques, l’exclusion impitoyable des hommes, de leurs lois, de leurs désirs, l’animalité qui sourd du corps des êtres humains, leur régression vers le primitivisme, la licence, la débauche… Et ce, soutenu par une musique signée Tiago Cerqueira, volontairement cacophonique (mais fort supportable) et symphonique tout à la fois, dans laquelle on retrouve d’ailleurs entre autres des bribes du Prélude à l’après-midi d’un Faune de Debussy, du Concerto d’Aranjuez de Rodrigo, de la partition de Francis Lai dans le film Love story d’Arthur Hiller… L’œuvre, ponctuée de mugissements de sirènes, de beuglements, de hennissements, voire de cris de pucelles effarouchées, se terminera étonnamment par… Le Boléro de Ravel dans son intégralité, assaisonné toutefois d’un accompagnement aux trompettes ! Les gags dont la mise en scène est truffée sont aussi, il est vrai, plus truculents les uns que les autres, voire d’une drôlerie carrément irrésistible : un délire psychédélique traduisant parfaitement l’état d’esprit de son auteure dont le seul but était finalement de nous divertir et de nous faire oublier un court instant les tracas de la vie.

J.M. Gourreau

Bacchantes, prélude pour une purge / Marlene Monteiro Freitas, Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, 8 décembre 2018.

 

Marlene Monteiro Freitas / Bacchantes / Théâtre de St Quentin en Yvelines / Décembre 2018

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