Maurice Béjart / La flûte enchantée / Un rituel fascinant

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Photos Anne Bichsel

Maurice Béjart :

Un rituel fascinant 

 

Cela fait un peu moins de 15 ans que l’on avait eu le loisir d’admirer ce joyau de l’art béjartien dans cette même salle : créée le 10 mars 1981 au Cirque Royal de Bruxelles, La flûte enchantée, tirée de l’œuvre éponyme de l’ultime opéra de Mozart, fut donnée à Paris d’abord au Théâtre du Châtelet en mars 1982 puis au Palais des Congrès en mars 2003. Ce ballet, d’une longueur peu commune et qui n’avait plus été dansé depuis 2007, fut repris l’année dernière sur les rives du Léman, avant de l’être à Tokyo puis à Shanghai dans une version restaurée par l’actuel directeur artistique du Béjart Ballet de Lausanne, Gil Roman. Celui-ci en effet tenait à raviver la mémoire de son maître en célébrant avec faste le 10ème anniversaire de sa disparition et, en même temps, le trentenaire de sa dernière compagnie, le Béjart Ballet Lausanne.

Il peut paraitre étonnant que Béjart ait voulu adapter une chorégraphie à un opéra qui, par essence, se suffit à lui-même, surtout lorsqu’il s’agit d’un tel chef d’œuvre. "Mais, se défend-t-il, d’une part la voix humaine est le plus merveilleux support pour la danse, d’autre part le geste chorégraphique transcende le réalisme et prolonge la pensée subtile de la phrase musicale". Il est vrai qu’il n’a égratigné en aucune façon cette splendide partition en l’entrelaçant de pas et variations plus éclatants les uns que les autres et en le gratifiant d’un écrin scénographique zen des plus épurés : une arche rouge, quelques marches pour accéder à son faîte, et des symboles, telle cette étoile à cinq branches au sol. De ce fait,  il a conféré à cet opéra une nouvelle aurore. D’où la présence côté cour d’un récitant (doublé d’un prodigieux danseur) dont le verbe explicite et complète l’action dansée.

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Photos Anne Bichsel

 

Mais quel est le sujet de La flûte et pourquoi Béjart a-t-il précisément choisi cet opéra ? Est-ce une fable, un conte féérique pour enfants ? Un récit ésotérique, philosophique et initiatique, empreint de symboles francs-maçons, de la pyramide au compas ? Ou, plus simplement, une bouffonnerie populaire et allégorique, assemblage de pensées charitables et de péripéties enfantines, que la main ineffable de Mozart éclaire, ordonne et équilibre ? Dans les faits, cette œuvre raconte l'histoire du prince Tamino chargé par la Reine de la Nuit, ce avec l'aide de l'oiseleur Papageno, de sauver sa fille Pamina, enlevée par un mage diabolique, Sarastro. Pour se protéger, Tamino reçoit une flûte enchantée et Papageno un carillon magique. Les deux héros comprennent très vite que Sarastro s’avère être un être fort gentil qui n'avait kidnappé Pamina que pour la soustraire à l'emprise néfaste de sa mère. Tamino devra alors se soumettre à diverses épreuves pour prouver sa sagesse, son courage et sa force. Il finira par triompher et épousera Pamina. Papageno quant à lui échouera dès sa première épreuve mais finira tout de même par s’unir à sa Papagena adulée. Selon les mots du chorégraphe lui-même, "si cette œuvre nous emporte dans la poésie pure de l’enfance ou du génie", elle demeure avant tout un rituel précis et rigoureux dans lequel on peut voir un grand-prêtre, un chaman et un sorcier danser devant l’image de leur divinité. En fait, selon le musicologue Jacques Chailley qui a analysé cet opéra maçonnique dans un magistral ouvrage*, "le sujet fondamental est le conflit des deux sexes, conflit qui trouve son aboutissement dans le mystère du couple. L’homme et la femme doivent d’abord se chercher puis, s’étant trouvés, dépasser leur condition première par une série d’épreuves qui les rendront dignes de leur nouvel état". En mettant fidèlement en scène la partition de Mozart, ce ballet, au travers de l’alternance de scènes magiques et comiques, rend la musique visible et révèle l’essence du mouvement. En retranscrivant par la danse les sentiments et émotions contenus dans l’opéra, "La Flûte enchantée prône l’acceptation de l’humaine faillibilité, le triomphe du couple sur la désunion et la victoire de la lumière sur l’obscurité".

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                                 Ph. Anne Bichsel                                                                                                                                                  Ph. Laure N. Pasche

Il faut dire aussi que Béjart n’avait pas choisi n’importe quel enregistrement comme ossature de cet hymne à l’amour et à la fraternité : la partition enregistrée en 1964 par l’orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Karl Böhm avec les voix des ténors Franz Crass et Fritz Wunderlich, celle du baryton Dietrich Fischer-Dieskau ainsi que celles des sopranos Roberta Peters et Evelyn Lear est tout simplement prodigieuse. Mozart n’aurait sûrement pu rêver mieux ! Quant aux 44 danseurs-interprètes du ballet, il s’avère également impossible de trouver des artistes à la fois plus engagés et plus talentueux. Tous, aussi bien les uns que les autres, se sont parfaitement glissés dans la peau de leur personnage, sublimant l’action suggérée par le génie de Mozart. A nouveau Elisabet Ros incarne à la perfection la Reine de la nuit, rôle que Maurice Béjart lui avait confié de son vivant en 2003. Ce rôle, redouté par les danseuses du fait de sa technicité, répond à la délicatesse et à la complexité d’un chant auréolé d’aigus incroyables. Si la Reine de la nuit n’a pas usurpé son rôle, elle n’est cependant pas la seule. Du côté masculin, un autre "ancien", Julien Favreau incarne un Sarastro machiavélique plus vrai que nature. Quant à Masayoshi Onuki, alias Papageno, il personnifie un joyeux drille plein d’esprit et de fantaisie, tout en se parant d’une technique et d’une virtuosité éblouissantes. Au bout du compte, on ne s’ennuie pas une seconde durant les trois heures que dure la représentation, même si ce ballet n’a pas conservé tout le charme et l’éclat qu’il pouvait avoir à sa création.

J.M. Gourreau

La flûte enchantée / Maurice Béjart, et le Béjart Ballet Lausanne, Palais des congrès, Paris, du 7 au 11 février 2018.

* Jacques Chailley, La flûte enchantée, opéra maçonnique, Robert Laffont éd., Paris, 2002.

Rappelons également que les éditions Arthaud viennent de publier un ouvrage d’Ariane Dollfus intitulé Béjart, le démiurge. En s’appuyant sur de nombreux entretiens inédits, avec Béjart comme avec ses proches, elle dévoile les coulisses de la création, mais aussi la personnalité ambivalente de ce chorégraphe médiatique et humble, aimant et distant, généreux et exigeant.

 

Maurice Béjart / La flûte enchantée / Palais des congrès Paris / Février 2018

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