Moeno Wakamatsu / Paysage au fonds du puits / Les mystères d'un puits sans fond

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Photos J.M. Gourreau

 

Moeno Wakamatsu :

Les mystères d’un puits sans fond

 

Il est des artistes dont la seule présence vous touche, vous attire, ne vous laisse pas indifférent. Moeno Wakamatsu est de ceux là. Dès son entrée en scène, son premier regard vous emplit d’empathie, de compassion, révèle ses états d’âme, quels qu’ils soient. Comme si toute la misère du monde reposait sur ses épaules et qu’elle cherchait à vous la faire découvrir. Et de vous la faire partager. D’autant que le langage qu’elle utilise, celui du butô, est un langage qui, bien assimilé, est d’une force incommensurable, laquelle, pour peu que vous le laissiez vous pénétrer, vous prend à la gorge dès les premières minutes, pour vous étreindre sans relâche. Pourtant, le titre de l’œuvre que Moeno présentait, Paysage au fond du puits, ne laissait rien présager de dramatique. Mais il est vrai que l’on peut trouver moult choses au fond d’un puits, abandonnées, volontairement ou non. Celles-ci peuvent s’avérer révélatrices de drames passionnels, d’actes malveillants ou violents, lesquels sont à même d'affecter puissamment celui qui les découvre.

Qu’a donc bien pu voir Moeno au fond du puits au bord duquel son chemin s’est arrêté ? "Des souvenirs oubliés qui se reflètent dans le miroir d’eau qui gît au fond du cœur", comme elle le laisse entendre dans le programme ? Peut-être, mais pas seulement. Car le temps s’est arrêté et lui a révélé une vérité bien lourde à partager. L’on ne saura cependant jamais précisément laquelle. Les mots sont impuissants pour traduire ce qu’elle ressentait. Son attitude quasi-immobile, sa raideur, son regard hagard et figé, cette sensation d’absence qui l’envahissait peu à peu, ce rictus qui se dessinait sur ses lèvres, son halètement en disaient long sur la souffrance qui l’étreignait. Son corps tout entier tremblait, vacillait, se tordait sous les affres de la douleur qui s’emparait petit à petit de son être tout entier…  Soudain, ce fut la chute. La terreur, l’épouvante se lisaient dans ses yeux qui se fermaient et se rouvraient alternativement. Son corps était agité de spasmes et de soubresauts intermittents. Mais, pour autant que fût grave l’épreuve, la faux de la mort ne parvint pas à remplir son office, et la vision d’horreur qui avait pu l’étreindre s’effaça aussi subrepticement qu’elle avait pu apparaître. Qu’avait t’elle donc pu vivre si intensément au cours de ce bref laps de temps ?

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"La danse est comme une apparition, dit-elle. Elle émerge comme sortant d’un vide. Elle n’explique rien et n’apporte pas davantage le salut mais fait éclore la conscience invisible du monde. La plus grande part de celle-ci est indécelable pour nous car elle est en dehors de notre perception. Mais l’imperceptible peut se manifester comme un phénomène, comme une ondulation sur l’eau par un vent invisible. L’invisible a le moyen de se faire connaître. Ce phénomène, lorsqu’il se produit au travers de notre corps, est la danse. Grâce à celle-ci, le spectateur peut faire l’expérience de ce que, sans doute, il ignore. Une telle danse a le pouvoir de modifier sa perception et son sens du temps. Nous ne créons pas une danse, nous créons un monde ou, plus exactement, nous rendons un monde visible".

J.M. Gourreau

Paysage au fond du puits / Moeno Wakamatsu, Espace Culturel Bertin Poirée, 11 juin 2019, dans le cadre du festival butô 2019.

Moeno Wakamatsu est née dans un temple Bouddhiste à Asakusa. Sa famille rallie très vite le temple de Mitaka, dans la banlieue de Tokyo, où elle grandit en bordure d'une plantation de noisetiers. Elle se souvient de cette période comme la plus heureuse de sa vie.

C’est assez jeune qu’elle part au Canada, à Toronto, pour gagner assez vite les Etats Unis. Les dix premières années de sa vie au Japon sont restées préservées comme dans une capsule, en une sorte de mémoire hallucinée d'un Japon où toute chose semblait douée de vie, où même les pierres et le béton parlaient...

Après l’acquisition de ses diplômes à la "Cooper Union School of Architecture of New York" et à l’issue de trois ans de travail comme architecte, elle délaisse ce métier pour se consacrer à la danse qu’elle aborde à la suite d’une période dépressive de sa vie, lorsqu'elle sent la contradiction entre le monde de l'entreprise et la superficialité des rapports humains dans le travail. Elle a alors vingt sept ans.

Avant d’abandonner l'architecture, Moeno étudie plusieurs styles de danse, autant que le lui permettait son travail : elle passe alors quatre ans à l'école de Merce Cunningham et s’initie à différentes formes d'expression, ballet contemporain, jazz... pour, finalement, laisser derrière elle toutes les formes expérimentées auparavant et s’investir dans la méthode Feldenkrais dans laquelle elle prend de plus en plus confiance.

A l’issue de quatre ans d'études, le butô demeure la seule forme de danse qui l'inspire encore.

Elle présente une première série de performances en solo à l'âge de 28 ans, spectacles qu’elle présentera par la suite également aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Elle a travaillé entre autres avec Masaki Iwana, Joan Laage, Atsushi Takenouchi, et au sein de la Zendora Dance Company.

 

Moeno Wakamatsu / Paysage au fonds du puits / butô / Espace culturel Bertin Poirée / Juin 2019

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