Nadia Vadori-Gauthier / Réel machine / Aux confins du conscient et de l'inconscient

P1130699P1130729P1130697 copieNadia Vadori-Gauthier:

Aux confins du conscient et de l'inconscient

 

C'est un bien étrange voyage que nous invitent à faire Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif" avec Réel Machine, une œuvre sortant des sentiers battus, en tout cas fort troublante car elle nous transporte aux confins du conscient et de l'inconscient, du réel et de l'imaginaire, dans un champ vibratoire aux limites de la vie, dans un état proche de la transe. Alors que le public entre en groupe dans la salle pour s'installer sur les sièges disposés sur trois des côtés de la scène, 13 performers-chercheurs en tenue aussi sombre que sobre occupent déjà les lieux, les uns assis sur quelques-uns des sièges, les autres allongés ou recroquevillés aux pieds des spectateurs ou au milieu d'eux: tous semblent plongés dans un état de catalepsie aussi insolite qu'inquiétant... Ce n'est qu'après de longues minutes qu'ils sortent petit à petit de leur torpeur, les yeux hagards, l'air absent ; ils se redressent à nos côtés dans un état second, nous frôlent sans toutefois jamais nous toucher. Leur gestuelle est hésitante, animée de tremblements et de soubresauts ; un rictus déforme les traits du visage de certains d'entre eux : les voilà déjà aux frontières de notre monde, dans un univers qu'ils semblent cependant bien connaître et qui les rapproche: ils se rassemblent lentement au centre de l'arène. Nous l'avons échappé belle !

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Grâce au champ énergétique de forces qu'il active et extériorise, chaque performer va s'engager avec son propre état de conscience dans une sorte de partage lui permettant d'entrer en résonance avec ses proches afin de faire sourdre des corps d'une autre nature, des corps qui ne se limitent pas aux frontières organiques mais qui, à la manière du Corps sans organes dont font état Artaud puis Deleuze, investissent des dynamiques fluides qui les agencent au monde. En appréhendant ces forces en devenir qui les interconnectent et en les faisant vibrer, ces corps vont alors donner vie à une dimension non formelle de l'existence, ouvrant des espaces habituellement fermés et inaccessibles à tout un chacun, espaces dans lesquels les spectateurs vont pouvoir projeter chacun leur propre émotion et la partager. Il en nait un état de transe quasi-chamanique en relation avec la terre et la nature, état très proche du butô et qui permet d'acquérir - c'est en fait ce que recherche inconsciemment le spectateur - une certaine philosophie le conduisant à former une alliance avec l'énergie de la matière et de la vie dans ce qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche. C'est ainsi qu'il parvient à percevoir de nouvelles sensations et peut envisager certaines questions différemment de la manière dont il les appréhende habituellement.

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Ce travail à partir de la matière noire, de ce champ de forces en devenir, de cette dimension vibratoire qui nous interconnecte nécessite, on s'en sera douté, une parfaite connaissance des influx énergétiques qui font que les corps sont envisagés ici comme un canal au travers duquel l’énergie circule et se partage, canal analogue à ceux qu’activent les médiums. Lorsque, dans la seconde partie de ce spectacle, les danseurs se dénudent progressivement, outre le fait de pouvoir rentrer en communion plus étroite avec la nature, la peau dépourvue de ses atours devient bien évidemment plus propice à véhiculer et transmettre énergie, vibrations et sentiments. C'est peut-être aussi ce qui rapproche l'art de ces performers du butô, art qu'un occidental ne peut et ne pourra à mon sens jamais parfaitement maîtriser du fait des différences de philosophie et de culture. Toutefois, la pensée philosophique qui sous-tend et nourrit les chercheurs-performers du "Corps collectif", n'est vraisemblablement pas très éloignée de la pensée orientale et c'est sans doute celle-ci que ces performeurs cherchent à nous transmettre et nous faire partager au travers de cet étonnant spectacle, bien intraduisible par le verbe...

J.M. Gourreau

Réel machine / Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif", Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 23 & 24 juin 2016.

 

Nadia Vadori-Gauthier / Réel machine / Mains d'oeuvres / Saint-Ouen / Juin 2016

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