Ohad Naharin / Venezuela & Mamootot / Une danse de l'urgence

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Venezuela

Photos Ascaf

 

 

Ohad Naharin :

Une danse de l’urgence

 

Diable d’homme ! Il est rare de vivre au cours d’un spectacle un tel déchaînement chorégraphique qui vous enveloppe, vous angoisse, vous prend aux tripes, vous torture à ce point… Car cette explosion de puissance et d’énergie débridée qui vous oppresse, vous submerge et qui monte en puissance jusqu’à éclater aux derniers accents de l’impétueuse partition du groupe rock Rage Against the Machine, vous embarque dans l’épicentre d’une tornade au point que, lorsque subitement tout s’arrête, vous vous demandez si vous n’avez pas vécu un cauchemar… Comment des êtres humains peuvent-ils en effet, au cours de soli plus impétueux et plus impressionnants les uns que les autres, se tordre, se désarticuler, être secoués par une telle avalanche de convulsions et de spasmes, qui les conduisent quasiment au bord de la rupture de leurs muscles, de leurs ligaments, de leurs os ?

Rien pourtant ne laissait présager un tel déferlement de violence et de rage, parfaitement contenues d’ailleurs. Créé l’année dernière mais encore jamais représenté en France, Venezuela du chorégraphe israélien Ohad Naharin, une pièce en deux parties, ne délivre aucun message si ce n’est peut-être qu’il est tout à fait possible de vivre dans l’harmonie et la paix pour peu qu’on le veuille réellement. Mais souvent la machine se dérègle sans que l’on sache pourquoi et la violence endiablée reprend bien vite le dessus. L’œuvre, en effet, débute dans une sérénité impressionnante, sur des chants grégoriens, par l’avancée d’un petit groupe de danseurs, de noir vêtus, tournant le dos au public. Leur marche est lente, solennelle et cérémonieuse, empreinte d’une sourde gravité. Au fil du temps, alors que la musique quasi-religieuse se transforme en tango puis en rap (Dead Wrong de « Notorious B.I.G. ») sous la baguette magique de Maxim Waratt* et que le groupe s’enrichit petit à petit de nouveaux danseurs tout droit sortis de la coulisse, la danse devient de plus en plus vive et impétueuse, plus sensuelle aussi, avant de se transformer en véritable bacchanale sur du rock (Bullet in the head du groupe « Rage Against the Machine ») dans la seconde partie de l’œuvre. En fait, une lecture attentive et réfléchie de cette pièce nous permet de déceler une grande similitude chorégraphique et architecturale entre les deux parties, celles-ci ne se différenciant nettement l’une de l’autre que par une musique d’un esprit diamétralement opposé, ce qui illustre parfaitement les oppositions et conflits qui secouent le monde d’aujourd’hui.

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Mamootot

Photos Gadi Dagon

 

 

Autre facette de ce chorégraphe avec Mamootot (mammouth en hébreu) qui date de 2003. L’œuvre n’a pas pris une ride en quinze ans d’existence. La scénographie que Naharin adoptait à l’époque, à savoir celle de placer les spectateurs tout autour du plateau comme s’il s’agissait d’un ring, ne surprend plus outre mesure aujourd’hui. Toutefois, on ne peut que rester admiratif devant l’originalité et l’inventivité non seulement de la gestuelle chorégraphique, d’une géométrie et d’une musicalité remarquables, mais aussi de la bande sonore, également entièrement composée par le chorégraphe. Si cette pièce - elle aussi - ne repose sur aucun argument, elle a l’heur de séduire autant par son caractère ludique et plein d’humour que par l’originalité de sa construction, mais surtout en raison de la franche intimité que l’on partage avec les danseurs, lesquels utilisent dans leurs évolutions une partie des fauteuils du 1er rang... Enfin, la chorégraphie est servie par des danseurs d’une présence et d’une technicité ahurissante qui mettent parfaitement en valeur son architecture, son originalité et sa beauté. Voilà à nouveau une pièce caractéristique de la méthode « Gaga » qui prône la rencontre, l’écoute, le dialogue, l’entente et le plaisir dans l’effort.

J.M. Gourreau

Venezuela & Mamootot / Ohad Naharin, Batsheva Dance Company, du 10 au 12 et du 16 au 21 octobre 2018.

 

Ohad Naharin / Venezuela & Mamootot / Batsheva dance C° / Chaillot / Octobre 2016

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