Patrice Valéro, Désespoir et folie

Patrice Valéro :

 

Désespoir et folie

 

 

Curieusement, les relations aussi passionnelles que tumultueuses de Camille Claudel et de Rodin n’ont quasiment jamais inspiré les chorégraphes. Hanté depuis plusieurs années tant par cette vie faite de passion dévorante, de désespoir et de douleur, de déchirure et de folie, que par la tyrannie que Rodin exerça sur elle, Patrice Valéro ne put s’empêcher de tenter de traduire par la danse le calvaire que vécut Camille Claudel durant plus de 50 ans. Coup d’essai, coup de maître, grâce peut-être à sa formation pluridisciplinaire de chorégraphe, musicien, dessinateur et danseur : il réalisa en effet un spectacle aux confins du théâtre et de la danse, certes un peu court, mais extrêmement poignant et plastiquement fort intéressant, de par sa composition, sa mise en scène, son atmosphère et sa lisibilité.

Plus connu comme interprète - il a dansé dans les compagnies de Gianin Loringett, de Redha, de Poumi Lescaut, de Peter Goss, de Charles Cré-Ange et, plus récemment, de Nathalie Pubellier (Etres de chair) - que comme chorégraphe, Patrice Valéro n’en est pourtant pas à ses débuts, sa première création, Pleine lune, datant de 1989. Sept autres lui ont succédé depuis, en particulier Five tangos, Sueno de Verano, Blue Vanda et Et-changes. Sa compagnie a vu le jour en 2004.

Fugit Amor est cependant une œuvre qui doit sa réussite au talent conjugué de trois artistes, le chorégraphe bien sûr mais aussi le compositeur et violoniste-interprète Matthieu Eymard qui sut, entre autres, parfaitement trouver les rythmes musicaux en boucle nécessaires à l’élaboration d’une atmosphère évocatrice de la folie. Quant à Benoît Gardent, il parvint à reconstituer, par ses seules lumières, le célèbre atelier de « La folie Payen » que Camille Claudel et Rodin partagèrent à Paris pendant plus de 10 ans.

Le titre que choisit Patrice Valéro pour son oeuvre, Fugit Amor, est aussi celui d’une célèbre sculpture de Rodin - d’ailleurs inspirée par Camille Claudel - qui montre un homme désespéré, s’agrippant à sa compagne dont il tient fermement l’un des seins, présage à la violence sourde et contenue qui émanera de sa chorégraphie. Julie Sicard, qui incarna Camille, sut camper un personnage aussi attachant qu’émouvant, sauvage, farouche et tourmenté tout à la fois. Sa violence n’eut d’égale que la tendresse éperdue qui émana de sa gestuelle. La fièvre intérieure qui la dévora, prélude à la folie, fit mal à voir. On sait en effet que Camille quitta Rodin lorsqu’elle ne pût plus supporter que le monde de l’Art de l’époque ne vit en elle que son élève. Pourtant, Rodin la considérait comme sa muse, à juste titre d’ailleurs car elle seule sut saisir, dans ses sculptures, le moment qui s’échappe, inventant une statuaire de l’intimité féminine qui saisissait sur le vif « le vécu d’un geste simple dans l’intensité de l’instant ».  En fait, sa vie ne fut que lutte tourmentée entre ombre et lumière pour assurer sa liberté, et cette fièvre qui dévorait son corps fut superbement traduite par la chorégraphie, simple mais touchante car juste et vraie.

Cette œuvre poignante, qui joue sur la réalité et le souvenir, verra sans doute un prolongement, car Valéro n’est parvenu, en quelques dizaines de minutes, à faire le tour de ce qui a pu pousser cette géniale artiste à s’arrêter du jour au lendemain de sculpter…

 

J.M. Gourreau

 

 

Fugit Amor / Patrice Valéro, M.J.C. de Colombes, Oct. 2009

Dans le cadre des Rencontres de danse de la Toussaint.

 

Prochaine représentation : 6 février 2010 à Trappes.

 

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