Pedro Pauwels / Entre-mains / Oeuvre de résistance

Pedro Pauwels :

 

Œuvre de résistance

 

 

La vie est un long fleuve tranquille, parsemé cependant de nombreuses embûches. Lorsque survient un grave accident vous laissant de longs mois en catalepsie, la nature humaine fait que la compassion, qui s’était au début établie, s’estompe au fil du temps pour faire place à l’oubli. Cette amère destinée fut, entre autres, celle de Pedro Pauwels atteint par une fulgurante méningite dans la force de l’âge et au faîte de son art il y a bientôt six ans*. C’est de justesse qu’il s’en est sorti mais non sans séquelles puisqu’il a perdu la quasi-totalité des doigts de ses mains et une bonne partie de ceux des pieds. Pourtant, dès sa sortie d’hôpital, les quelques amis qui lui étaient encore restés fidèles l’ont enjoint de ne pas se laisser aller et de se remettre à créer. Ainsi naquit, en 2007, la version courte de Entre-mains, suivie, l’année suivante, de la version longue, celle qui vient d’être présentée cette saison au CND.

Si la référence au célèbre tableau de Matisse, La danse, conservé au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, est évidente, surtout dans la seconde moitié de l’œuvre, ce n’est pourtant pas l’élément déterminant de sa création. Ce quatuor très linéaire, formé de trois femmes et un homme, est une pièce quasi-hypnotique dominée par deux éléments, la notion de groupe, et la résistance à l’agression. En effet, la dramatique expérience du chorégraphe l’a conforté dans le fait que seule l’union fait la force dans un monde qui n’est que violence et turpitudes, baigné en permanence par la dictature. D’où cette chaîne de mains omniprésente, tant dans le tableau que dans le ballet. D’où, également, cette mini-pyramide de danseurs en mouvement qui revient à plusieurs reprises, comme un leitmotiv. D’où, enfin, ce calme et cette lenteur volontaire, ces mouvements amples et chargés d’émotion qui, certes, apaisent mais, surtout, évoquent la résistance à tout ce qui fait ou peut faire notre malheur. Que dire de ces corps impassibles à l’agression qui se serrent pour mieux se déployer par la suite, sinon qu’il en émane une grande beauté mais, surtout, une sagesse infinie… Quel contraste avec cet univers sonore, là encore volontairement agressif, auquel ils doivent résister ? Que l’on est loin de ce monde évoqué par Baudelaire où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

 

J.M. Gourreau

 

Entre-mains / Pedro Pauwels, Centre National de la Danse,  Pantin, Janvier 2010.

 

 

* Voir le compte-rendu de l’ouvrage de Pedro Pauwels, J’ai fait le beau au bois dormant, dans la rubrique « Analyse de livres »  de ce même site.

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