Pedro Pauwels / Sur le corps du monde / La puissance du pouvoir

Pedro Pauwels :

 

 La puissance du pouvoir

 

Nous vivons dans un monde dans lequel n’ont d’intérêt que deux éléments : le pouvoir et l’argent. Consciemment ou non, notre existence n’a pour seul et unique but que celui de les conquérir. Par tous les moyens et, bien évidemment, au mépris des autres… C’est ce constat, sous forme de mise en garde, que Pedro Pauwels, dans toute sa lucidité et sa grande sagesse, a voulu nous faire partager. Ce faisant, dit-il, « nous ne faisons que marcher sur nos propres victimes » ! Chaque jour qui passe nous en fournit d’ailleurs de nouvelles preuves. Nos ambitions sont démesurées mais ce n’est que bien rarement qu’elles aboutissent… Et, au lieu d’avancer, on finit toujours par reculer, chuter et devoir repartir à zéro : la vie n’est qu’un éternel recommencement !

Au début de l’œuvre, les danseurs sont immobiles sur le plateau, face au public qui les regarde et qu’ils regardent, comme dans un miroir. Puis le noir gagne progressivement scène et salle. Après une fuite éperdue, peut-être pour échapper au destin funeste qu’ils pressentent, ils finissent par s’écrouler, attirés par une diagonale rouge-sang. Seule une femme résiste, cherchant coûte que coûte à avancer envers et contre tout, méprisant ses congénères, les piétinant, les écrasant, sans même les voir. Vision terrible si l’on se réfère au point de départ où tout ne semblait que fraternité et harmonie.

Ce qui surtout nous touche et nous fait mal, c’est la souffrance manifeste de ces êtres larvés, leur impuissance, leurs suppliques face à l’indifférence de cette femme qui poursuit coûte que coûte son chemin et qui ne pourrait avancer sans eux. Pire, qui, par moments, semble éprouver une sorte de plaisir sado-masochiste à les écarter, à les repousser, à les blesser… Aussi éprouve t’on un réel soulagement lorsque survient sa chute, d’ailleurs inéluctable, et que la lumière s’allume dans la salle.

Mais son obstination sera sans bornes. Trois fois de suite, on la retrouvera écrasant les autres sur cette diagonale de feu, en les foulant du pied. Mais la destinée, tout aussi cruelle qu’elle, ne lui permettra jamais d’atteindre le but qu’elle s’était fixé. Et pourtant, un autre chemin, une autre échappatoire sous la forme d’un rai de lumière d’une blancheur éclatante, s’offrait à elle mais qu’elle n’a su – ou voulu -  saisir. Une belle leçon d’équité et d’amour de son prochain que nous livre le chorégraphe qui, on s’en souvient, a été lui aussi meurtri dans son âme et dans sa chair par une méningite foudroyante qui, si elle lui a laissé la vie, lui a laissé de graves séquelles physiques. 

Si l’œuvre est servie par les très beaux éclairages de Bruno Bescheron, elle est surtout remarquable par sa scénographie épurée à l’extrême, constituée uniquement par ces deux lignes de lumière, l’une rouge, l’autre blanche, le bon et le mauvais chemin, qui traversent l’espace sans jamais se croiser, tableau dont l’abstraction s’oppose judicieusement aux images de ces personnages torturés, trébuchant à chacun de leur pas, évoquant certaines toiles de la Renaissance. La musique quant à elle, due à Raphaël Raccucia, superpose et, parfois même, mixe deux styles diamétralement opposés, l’un contemporain grave et profond, illustrant parfaitement la noirceur des tréfonds de l’âme humaine, l’autre on ne peut plus classique et synonyme de légèreté et de pureté puisqu’il s’agit de différents grands airs d’opéra, laissant entrevoir une lueur de sagesse et d’espoir.  

J.M. Gourreau

 

Sur le corps du monde / Pedro Pauwels, Espace 1789, Saint-Ouen, Décembre 2010.

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