Pina Bausch / Como el Musguido en la piedra, ay si, si, si... / Le dernier message

 

                                                                                 Como el musguito en la piedra ay si, si, si... Pina Bausch, Ph. Anja Beutler 

 Pina Bausch :

 

Le dernier message

 

Tout au long de sa vie, Pina Bausch s’est efforcée de dénoncer les atrocités de l’homme, de combattre l’injustice sous toutes ses formes. Sa dernière œuvre en est une nouvelle preuve dès le premier tableau. Une femme traverse la scène en diagonale et, soudain, tombe à quatre pattes, comme épuisée. Deux hommes en noir surviennent, l’arrachent au sol et l’embarquent sans ménagements dans cette position avant de la laisser choir lourdement à terre. La scène se renouvellera à trois reprises. Finalement, ils la relèvent en lui passant une perche sous les aisselles, en travers des omoplates, à l’image d’une bête fauve que l’on vient d’abattre, et la traînent comme un trophée. Bientôt, ils seront successivement six à se la disputer, à la malmener dans une sorte de folie primitive, dominatrice et meurtrière.

D’entrée de jeu, le ton est donné. Nous sommes au Chili, sous le joug de Pinochet, terre d’horreurs où Pina aimait cependant se ressourcer. C’est pourtant cette image que la chorégraphe garde d’abord de cette contrée inhospitalière où la terre se fracture comme une banquise, où elle montre, béantes, ses entrailles, comme après un gigantesque tremblement de terre, allusion sans doute aussi à une société qui se déchire perpétuellement. Un tableau d’ailleurs saisissant, la vie se poursuivant avec résignation, parfois avec insouciance, comme si rien ne s’était produit. 

Créée le 12 juin 2009 à Wuppertal quelques jours avant l’envol de la chorégraphe pour d’autres cieux, Como el musquito en la piedra, ay, si, si, si… (comme la mousse sur la pierre) est une œuvre très dansée, poignante, et d’une force incommensurable, si tant est que l’on sache lire entre les lignes. C’est d’abord un hommage au compositeur Victor Jara auquel Pinochet avait coupé les mains « pour qu’il ne puisse plus faire l’amour à (sa) guitare ». Pour Pina, le geste s’est toujours révélé plus fort que la parole. Toute son œuvre est truffée de saynètes sur certains comportements humains souvent présentées sur un ton badin et qui pourraient prêter à rire si leurs conséquences n’étaient pas aussi dramatiques. Cette pièce n’échappe bien sûr pas à la règle. On y voit par exemple un couple d’amants que l’on sépare de force ou, encore, plusieurs scènes dénonçant non seulement la rouerie des hommes envers les femmes mais aussi l’ascendance et la jouissance éprouvée par ces dernières à dominer une certaine catégorie d’hommes, phrases qui reviennent d’ailleurs comme un leitmotiv dans l’œuvre de la chorégraphe. Mais la pièce comporte également d’autres allusions à nos comportements et agissements vis à vis du monde dans lequel nous vivons, notamment le manque d’égards que d’aucuns manifestent par rapport à la Nature, que d’autres sont obligés de protéger à leur corps défendant pour sauvegarder le peu qui en reste. Là encore, des images que l’on retrouve dans nombre de ses précédentes pièces mais qui nous font toujours réfléchir sur notre condition, notre destinée. C’est d’ailleurs pour cela que l’œuvre de Pina nous interpelle : loin d’elle l’idée de nous donner des leçons mais simplement de nous montrer nos travers tels qu’ils sont dans leur triste réalité et d’en laisser entrevoir les conséquences. A nous par la suite d’en juger !

 

J.M. Gourreau

 

Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… / Pina Bausch, Théâtre de la Ville, Paris, 22 Juin au 8 Juillet 2011.

 

 

 

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