Pina Bausch et le Sacre / La mort aux trousses / Palais Garnier

 

Photos S. Mathé

Pina Bausch et le Sacre:

 

 

 

La mort aux trousses

 

 

On ne pouvait que rester littéralement cloué à son siège lorsque retentirent les dernières mesures de ce Sacre. De par l’horreur que nous inspire ce sacrifice d’une part. Mais, surtout, du fait de l’excellence de l’interprétation d’Alice Renavand dans la distribution qui m’a été donnée de voir. Son effroi, la peur qui la gagnait à l’idée de mourir, son impuissance devant l’arrivée de la mort, son épuisement tant moral que physique, son vécu, sa souffrance glaçaient le spectateur d’effroi. Son expressivité rejaillissait sur le public avec une telle force qu’il avait l’impression d’en être lui-même la victime.

A bien y réfléchir, Pina Bausch a toujours exprimé avec une force incommensurable ce qu’elle avait sur le cœur. Elle l’a toujours fait crûment, sans jamais laisser planer de doute. Pas de demie teinte, pas de demi mot. Ses thèmes de prédilection : la saga humaine. N’oublions pas qu’elle a passé une bonne partie de son enfance cachée sous les tables du café que tenaient ses parents, à observer le comportement de l’Homme, des hommes. Il n’est donc pas étonnant qu’elle se soit laissée séduire très tôt par la puissance et le primitivisme de ce rite sacral païen qui, rappelons-le, créa, lors de sa première exécution sur scène en mai 1913, un énorme scandale par la violence sauvage qu’il contenait, tant dans ses rythmes que dans leur traduction chorégraphique qu’en fit Nijinsky. Ce Sacre, dans l’esprit de Stravinsky, exprimait sans doute la ténacité et la force des croyances qui guidaient les peuples primitifs, les contraignant à s’adonner à des danses sacrificielles pour que la fertilité des terres, donc de la vie, renaisse à l’orée du printemps.

Pina Bausch s’est emparée de cet argument à titre d’exemple pour décrire quelques uns des travers de notre monde. Outre la naïveté des croyances, c’est l’abolition du discernement et du jugement humain conduisant au meurtre et aux luttes fratricides, voire au danger que représentent aujourd’hui certaines sectes, qui se cache derrière ce propos. Et, ce qui renforce l’expressivité de son spectacle, c’est qu’elle y a adjoint une théâtralité que l’on n’avait pas encore vue jusqu’alors. C’est ainsi que la terre déversée sur le plateau par bennes entières devant le public lors de l’entracte est un atout considérable car elle fait prendre conscience de l’importance de cet élément nourricier pourvoyeur de vie, grâce auquel l’Homme peut s’épanouir et se reproduire.

Mais la force de l’œuvre, sa puissance, sa sauvagerie viennent bien sûr de l’ensemble des danseurs et de la chorégraphie. Les rythmes répétitifs, les pulsations qui sont l’apanage de la partition sont aussi ceux qui ont guidé Pina dans l’élaboration de son travail. L’intensité de la force, la détermination qui émanent de la cohésion des groupes, tant des hommes que des femmes est phénoménale. Et l’élu à la tête du groupe des hommes (Wilfried Romoli d’une sobriété remarquable) n’aura pas besoin d’autre chose que de sa mâle assurance pour imposer le choix de la victime. L’instant où l’élue revêt la robe diaphane rouge du sacrifice est particulièrement poignant car, non seulement il signifie la perte de la virginité mais aussi la mort. Tout est minutieusement réglé, et la tension ira croissante jusqu’à l’issue fatale, inéluctable, sans appel.

J.M. Gourreau

 

Le Sacre du printemps /

Pina Bausch, Palais Garnier, Décembre 2010.

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