Rachid Ouramdane / Franchir la nuit / Fin de tempête sur la Méditerranée

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 Ph. Patrick Imbert

Rachid Ouramdane :

Fin de tempête sur la Méditerranée

 

Nombreux sont les artistes touchés par le sort des exilés et des migrants. Tout comme Faizal Zeghoudi, Rachid Ouramdane est de ceux-là. A l’inverse du premier qui évoquait dans No land demain les turpitudes de ces laissés-pour-compte au cours de leur voyage, Rachid, lui, a choisi de mettre en scène, avec un réalisme étonnant le débarquement de ces êtres à bout de forces sur un rivage inconnu, à l’issue de terribles épreuves aussi émouvantes qu’apocalyptiques. Ce n’est pas la première fois que ce chorégraphe s'itéresse aux cataclysmes générés par la nature en colère ou les vicissitudes et la folie des hommes. Ni la première fois non plus qu’il évoque le sort des exilés qui en sont victimes. Les tempêtes, les trombes d’eau, les tornades, les catastrophes écologiques le fascinent, comme l’on a déjà pu s’en rendre compte dans Sfumato, une pièce qui avait été entre autres présentée en novembre 2012 au Théâtre de la Ville (voir à cette date dans ces mêmes colonnes). Franchir la nuit est une œuvre tout aussi spectaculaire, plus scénographique que chorégraphique d’ailleurs, ce qui du reste n’enlève rien à sa valeur. Des images surprenantes, fascinantes, insolites, que l’on doit  également au talent du cinéaste Mehdi Meddaci.

Le rideau s’ouvre alors que la mer envahit lentement mais inexorablement la scène. Les mouvements calmes de va-et-vient du ressac qui balaient le plateau, de jardin à cour, laissent, en se retirant, une écume de mousse blanche qui scintille étrangement sous la lumière blafarde de la lune. Tandis qu’une mélodie calme et doucereuse susurrée par Deborah Lennie-Bisson déchire les affres de la nuit, surgit, du fond de l’horizon, un homme las qui gagne, d’un pas hésitant, le rivage, rejoint presqu’aussitôt par un enfant qui lui prend la main. Bien vite, tous deux sont rattrapés par une foultitude d’autres gens, des vieillards comme des enfants, des blancs comme des noirs, sortis, tout comme eux, des fins fonds de la mer. Tous semblent accablés, harassés, exténués, à bout de forces. Les plus âgés prennent dans leurs bras les plus jeunes pour les déposer précautionneusement sur la terre ferme. Des naufragés ?

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Au fur et à mesure qu’ils gagnent le rivage, ils semblent se réveiller et, subitement, entament une ronde joyeuse, pleine d’ivresse, de chaleur et d’émotion. Rencontres, congratulations, roulades grisantes, galipettes dans l’onde tumultueuse, giclées d’eau soulevant des gerbes qui s’éparpillent en myriades d’éclaboussures sur la grève... Mais, pourtant, leur joie n’éclate pas comme un feu d’artifice et, bien vite, elle retombe aussi rapidement qu’elle avait pris naissance. Très vite, les carapaces se referment sur la chair, l’espoir retombe et la solitude reprend ses droits. Ces rescapés, auraient-ils pris conscience que ces épreuves n’étaient qu’une étape, qu’un pas certes franchi dans un périple bien loin d’être à son terme ?

Il reste que cette œuvre, reflet patent de l’actualité, n’en est pas moins lucide et poignante de par le réalisme de sa mise en scène, ce sentiment de vécu qui en ressort et l’émotion qui en sourd. N’est certes pas Moïse qui veut, et marcher sur les eaux, à fortiori y danser, relève de la gageure. Toutefois, Ouramdane a su parfaitement adapter sa gestuelle à l’élément mouvant, si bien que tout ce petit monde sur scène - ils ne sont pas moins de 46 présents sur le plateau* - évolue avec beaucoup de naturel et d’aisance, comme s’ils avaient réellement vécu cette aventure. Et l’on ne peut s’empêcher d’évoquer la mémoire d’Aylan Kurdi, cet enfant syrien de trois ans, retrouvé noyé sur une plage turque, le 2 septembre 2015…

J.M. Gourreau

Franchir la nuit / Rachid Ouramdane, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 15 au 21 décembre 2018.

Spectacle créé sur la scène du théâtre Bonlieu d’Annecy le 14 septembre 2018 puis présenté à la Biennale de danse de Lyon les 20 et 21 septembre 2018.

 

*outre les 56 danseurs professionnels de la compagnie, 29 enfants de l’Ecole Chaptal à Paris et 12 mineurs non-accompagnés migrants, accueillis par Gaïa 94 du Groupe SOS.

 

Rachid Oramdane / Franchir la nuit / Théâtre de Chaillot / Décembre 2018

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