Radhouane EL Meddeb / Le lac des cygnes / Une relecture d'une grande originalité

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Radhouane El Meddeb :

Une relecture d’une grande originalité

 

Radhouane el meddeb olivier rollerLa relecture des grands chefs d’œuvre du répertoire classique, tant dans leur forme que dans leur fond, s’avère toujours une entreprise périlleuse car l’on se réfère immanquablement à la pièce originale. Dans cet état d’esprit, d’aucuns ne peuvent s’empêcher de considérer comme sacrilèges les changements et modifications apportés, ce d’autant que leur auteur aura cherché à adapter l’œuvre à son époque. La version du Lac des cygnes que nous présente Radhouane el Meddeb avec le Ballet National de l’Opéra du Rhin est assurément un ballet d’un très grand intérêt et, surtout, magistralement interprété par une compagnie au mieux de sa forme.

Le lac des Cygnes sur la partition de Tchaïkovski est incontestablement l’un des plus grands ballets du répertoire chorégraphique de l’époque romantique, du moins le plus illustre. Depuis sa re-création(1) en 1894-1895 dans la chorégraphie de Marius Petipa et de Lev Ivanov, nombre de chorégraphes se sont mis en devoir de le revisiter et ne nous en ont pas laissé moins d’une trentaine de versions, les plus connues en France étant celle de Serge Lifar (1936), celle de Bourmeister réglée en 1960 (à l’issue de laquelle les amants se retrouvent et triomphent du mal, ce qui n’était pas le cas à l’origine), celle de Noureev (1964 puis 1984) et celle de Neumeier (1976), lequel a transposé son œuvre à l’époque de Louis II de Bavière en noyant le prince Siegfried dans un lac aux eaux sombres afin de sublimer, dans la mort, un amour impossible. Tant et si bien qu’aujourd’hui, ce ballet est au répertoire de toutes les grandes compagnies. Les plus grands danseurs quant à eux s’y sont bien évidemment tous commis et, tant la musique que les plus célèbres variations, telle le fameux "Pas de quatre des petits cygnes", sont désormais dans l’œil et l’oreille de tous les ballétomanes.

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Photos Agathe Poupeney

En 1987, Mats Ek, célèbre pour sa relecture cinq années auparavant de Giselle, autre chef d’œuvre du 19ème siècle qu’il a transposé dans un asile psychiatrique avec des "willis" antiromantiques, s’attaque à son tour à celle du Lac, mettant en scène des cygnes masculinisés au crâne rasé. Une lecture là encore décalée, dans laquelle le prince, androgyne mais d’une véritable humanité, en pleine recherche de sa propre identité, souffre autant du rapport exclusif qu’il entretient avec sa mère castratrice, vampirique et nymphomane, que de la jalousie qu’il porte envers l’amant de celle-ci.

Ce ballet sera la porte ouverte à toute une pléiade de nouvelles versions, plus éloignées les unes que les autres de l’œuvre originale. Dans la relecture qu’en a faite Matthew Bourne en 1995, le prince, après avoir refusé moult prétendantes, trouve refuge dans les bras d’un cygne mâle, et le corps de ballet, exclusivement composé d’hommes à la fois sensuels, virils et menaçants, a troqué le tutu vaporeux pour une culotte de plumes. Or l’émoi du prince, qui ressemble à s’y méprendre à l’un des membres de la famille anglaise, s’accompagne d’une troublante révélation : celle de son homosexualité… A l’époque, cette relecture fut fort remarquée pour son audace. Pourtant, Rudolph Noureev avait déjà proposé une version de ce ballet dans laquelle l’homosexualité refoulée du prince était plus que suggérée, ce qui n’était pas sans évoquer les affres qui tenaillaient Tchaïkovski lors de la composition de son ballet…

Dans la version d’Andy Degroat de 1982, il n’est plus du tout question ni de prince, ni de cygnes ou de sortilèges. Son Lac est un vecteur d’allégations politiques et sociales. Sur une musique disco, un trio de danseurs en short, personnifiant à lui seul tous les cygnes du corps de ballet, arpente le plateau autant de long en large qu’en travers, dans une marche répétitive, géométrique, toute en volte-face. Leur danse, qui n’a rien d’illustratif, s’articule avec l’impulsion musicale en empruntant figures et pas au vocabulaire académique. Une relecture radicale qui, elle aussi, désorienta le public à sa création.

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Présenté en octobre 2005 au Théâtre de la Bastille, le Swan Lake de Raimund Hoghe engendra la même incompréhension, et une bonne partie des spectateurs quitta la salle au beau milieu du spectacle. Le chorégraphe allemand avait en effet conçu une version très épurée du ballet, autour d’images symboliques qui offraient un contraste saisissant entre la puissance émotionnelle de la musique et la quasi inaction des interprètes. Il faut dire que Hoghe avait toujours rêvé de danser le Lac, mais les aléas de la vie l’avaient doté d’un corps difforme. Il en fit alors le sujet d’un questionnement autour des idéaux et normes de la beauté, et mit en scène le corps de danseurs prestigieux auquel il confronta le sien... "Comme dans un songe, les références au Lac y surgissent par bribes et dans lesquelles les apparitions fantomatiques de quatre danseurs établissent une succession de relations où chacun peut être cygne ou prince dans un glissement de genre et une transposition de rôles. Des images poétiques pour bouleverser les apparences"(2).

Envolés également les cygnes du Lac des sud-africaines Robyn Orlin ou Dada Masilo (2012) qui, libérés des chaussons et des pointes mais en gardant cependant le tutu (pour Dada Masilo tout au moins), amalgament malgré tout les codes classiques à des danses suggestives composées de mouvements mixant tradition et académisme, lesquels évoquent homophobie et discrimination raciale. Leurs danseurs, qu’ils soient noirs ou blancs, n’évoluent plus au bord d’un lac enchanteur mais dans une contrée ravagée par la misère et le sida sous le régime de la suprématie blanche et de l’apartheid.

Quant au Lac de Jean-Christophe Maillot (2013), c’est le sujet même de l’histoire qui est tout autre. Car, nous dit le chorégraphe, "Le Lac, soit on le détourne, soit on le subvertit, soit on l’attaque frontalement". Choisissant la troisième option, il a fait appel au dramaturge Jean Rouaud qui a tiré de l’histoire originelle un récit cosmogonique dans lequel les cygnes se répartissent en deux forces rivales : le jour et la nuit, la vie et la mort, l’animalité et l’humanité, réveillant ainsi nos peurs d'enfance et nos terreurs nocturnes.

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Bien avant la création en novembre dernier de cette nouvelle version du Lac par Radhouane El Meddeb,  le Ballet National de l’Opéra du Rhin, quant à lui, connut une autre relecture de cette même œuvre en 1998 par Bertrand d’At, ex-danseur et de maître de ballet dans la compagnie de Maurice Béjart, lorsqu’il était à la tête du Ballet du Rhin, de 1997 à 2012. Lui aussi insista sur le caractère du personnage « confronté à ses angoisses, face à une attirance amoureuse hors normes». Une version très personnelle entre cauchemar et réalité dans laquelle le chorégraphe dépeint un adolescent face à ses tourments, ses désirs et ses responsabilités, et qui cherche sa place dans la société.

Dans la version que nous offre le chorégraphe tunisien Radhouane El Meddeb, l’accent est mis sur les sentiments qui nous assaillent en permanence, l’amour, la mort, la solitude et, surtout, les liens que nous tissons, jour après jour, avec les autres. Cette œuvre reprend en fait la vision freudienne de Noureev au sein de laquelle l’amour rêvé devient impossible. Manipulé par le magicien maléfique Rothbarth, le prince Siegfried se dérobera aux exigences du pouvoir et du mariage pour se réfugier dans un rêve dans lequel lui apparaît un lac magique où règne, pour paraphraser Baudelaire, "ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Les cygnes ne sont que le reflet de notre société en mal d’amour, de l’humanité qui nous entoure, en quête d’un idéal qu’elle ne pourra jamais atteindre. Il n’y a volontairement pas d’argument, celui-ci laissant place à l’Émotion qui étreint les danseurs et qu’ils font rejaillir sur les spectateurs avec une force peu commune.

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La surprise vient d’abord du fait que ce chorégraphe, connu pour s’être commis avec bonheur dans des écritures contemporaines, voire le hip-hop ou la break-dance, ait choisi de conserver le langage classique dans cette relecture, alors que ce n’était pas son style de prédilection. Et, ma foi, il s’en tire bien, fort bien même. Il faut dire qu’il bénéficiait d’un outil exceptionnel, à savoir les 24 danseurs du ballet de l’Opéra National du Rhin, plus étonnants les uns que les autres - Cécile Nunigé et Riku Ota en particulier - qu’il a réellement individuellement sublimés. Des ensembles impeccables, une grâce et une fraîcheur divines, une légèreté aérienne, une technique sans faille, dans les enchaînements d’entrechats six et les manèges de grands jetés notamment. Bien évidemment, l’histoire originelle s’est effacée au profit d’une sorte de rêverie éthérée au sein de laquelle on retrouve toutefois quelques bribes de la chorégraphie originelle, le pas de quatre des petits cygnes et la variation des trois grands cygnes, ainsi que celles d’Odette-Odile et de Siegfried en particulier. Mais la quasi-totalité de la chorégraphie est de son cru, une chorégraphie parfois minimaliste mais toujours signifiante, peut-être parce qu’il a commencé sa carrière par le théâtre avant de s’adonner à la danse. Quoiqu’il en soit, il a parfaitement réussi avec beaucoup de naturel - parfois par un simple regard - à faire passer les éléments majeurs de son propos, à savoir des sentiments de doute, de perplexité, de méfiance, puis d’attirance, voire de connivence des uns avec les autres pour finir par démontrer, dans un étonnant final à la Roméo et Juliette que, si l’on tombe tous un jour ou l’autre amoureux, il n’existe généralement pas d’amour heureux...

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Radhouane El Meddeb et le Ballet de l’Opéra National du Rhin, Théâtre National de la danse Chaillot, du 27 au 30 mars 2019, en collaboration avec le Printemps de la danse arabe.

(1)La première esquisse chorégraphique sur l’œuvre de Tchaïkovski date en en effet du 4 mars 1877 au Théâtre Impérial Bolchoï, dans la chorégraphie de Julius Reisinger, maître de ballet traditionnaliste qui fut dépassé par les ambitions et les talents du compositeur, et l’œuvre ne connut à sa création qu’une « déconvenue humiliante », selon les paroles mêmes du musicien.

(2)Katya Montaignac, (2005), Le Lac des cygnes démystifié, revu et corrigé. Jeu, (117), 39-44.

 

 

 

ada masilo tout au moins)

 

Radhouane EL Meddeb / Le lac des cygnes / Théâtre de Chaillot / Mars 2019

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