Rami Be'er / Asylum / La saga sur les migrants se poursuit…

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Rami Be’er :

La saga sur les migrants se poursuit…

 

Rami be er 1Décidément, le statut et la cause des immigrés et des réfugiés ne sont pas sans préoccuper les chorégraphes de tous pays et de toutes obédiences, une question certes brûlante de l’actualité qui ne laisse personne indifférent. On a pu voir dernièrement sur ce même thème plusieurs œuvres aussi différentes que Lames de fond de Christian Ubl (cf. au 16 avril 2019 dans ces mêmes colonnes), Franchir la nuit de Rachid Ouramdane (cf. au 23 juin 2019) ou, encore, No land demain de Faizal Zeghoudi (cf. au 12 octobre 2018). Mais, cette fois-ci, ce ne sont ni les motivations du voyage, ni les conditions de la traversée de la Méditerranée,  ni le débarquement  en terre étrangère qui sont évoqués mais l’étape suivante, à savoir le sort et le devenir de ces migrants, l’accueil qui leur est réservé par les autochtones de leur "terre d’asile", lesquels, bien évidemment, vont les considérer comme des envahisseurs, des intrus "taillables et corvéables à merci". Poussés à bout par les épreuves qu’ils viennent de subir - abandon de leur patrie, perte de leur identité, noyade de certains de leurs compatriotes - ces miséreux s’avèrent prêts à tous les sacrifices pour reconstruire un foyer dans la paix et oublier les vicissitudes du passé.

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Photos Udi Hilman

Si Rami Be’er n’est pas un réfugié, il est lui-même membre d’une famille de survivants de la shoah, holocauste qui s’est traduit par la persécution et l'extermination systématique programmée d'environ six millions de Juifs. Par ailleurs, à l’heure actuelle encore, son gouvernement veut expulser des milliers de demandeurs d'asile venus d'Afrique qui, pourtant, vivent en Israël depuis des années. Il est donc particulièrement sensibilisé à ces questions et les évoque sans ambages, avec une force peu commune. "Je suis inspiré par ce qui se passe autour de moi, dit-il. J'ai décidé de m'engager dans mon travail avec les choses qui affectent l’existence, notre existence. La danse ne doit pas être simplement un pur mouvement ou une esthétique. Je pense que nous pouvons utiliser cet art pour poser des questions. Une grande part de la chorégraphie me vient à l'esprit intuitivement. La danse ne peut pas résoudre nos problèmes, mais elle peut soulever des questions. Et, bien sûr, mes chorégraphies sont influencées par le fait que nous vivons ici en Israël, dans le nord du pays, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité".

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Tout comme dans Horse in the sky qui révélait le désespoir et la douleur des soldats à la guerre, Asylum, Asile en français, répond à ces questions existentielles avec une vigueur et une violence incommensurables. L’œuvre débute par l’arrivée sur la scène d’un individu hagard, muni d’un porte-voix, hurlant des ordres inintelligibles à un groupe d’une quinzaine d’êtres apeurés, harassés, courbés par une charge invisible. Ils sont tous au même diapason, soumis, totalement soumis. Leur gestuelle est mécanique, répétitive, empreinte d’une parfaite inutilité. Qu’ont-ils donc fait pour mériter un tel traitement, une telle discrimination ? Ce ne sont pourtant que des demandeurs d’asile, des immigrés dans l’espoir et l’attente d’un monde meilleur. L’image des camps de concentration nazis nous vient alors à l’esprit. Le sort de ces êtres traités comme des parias de la société nous fait mal. Très mal. Et l’on assiste, impuissants, à leur déchéance. Les images qui vont suivre seront de la même veine. Cruelles, inhumaines, implacables elles aussi. Sans aucun espoir d’allègement. La chorégraphie qui les soutient est totalement issue du vécu et du ressenti du chorégraphe, impétueuse, violente, excessive certes mais inspirée par la peur, le découragement. De plus, auréolée d’une musique poignante de son cru, au sein de laquelle, toutefois, on peut déchiffrer des chants plaintifs d’enfants en hébreu qui disent approximativement ceci : "Aller en cercle, aller en cercle, aller en cercle toute la journée, debout, assis, aller en cercle jusqu’à ce que nous trouvions notre place". Voilà à nouveau une œuvre poignante qui vous prend à la gorge et qui ne vous lâche plus jusqu’à la fin du spectacle, les danseurs semblant réellement vivre leur disgrâce.

J.M. Gourreau


Asylum / Rami Be’er, Kibbutz Contemporary Dance Company, Théâtre de Paris, du 21 au 23 juin 2019.

 

La Kibbutz Contemporary Dance Company (KCDC) a été fondée en 1973 après la guerre du Kippour par Yehudit Arnon, un survivant d’Auschwitz, qui a créé, depuis, avec d’autres rescapés de l’holocauste, ce que l’on appelle le village international de la danse; l’objectif de cet idéaliste qui croyait au communisme était d’offrir, au sein d’une société nouvelle appelée Kibboutz, des programmes d'éducation en danse toute l'année, tant pour les jeunes que pour les femmes en difficulté luttant contre la violence domestique. Ce village, dénommé Kibboutz Gaaton, abrite désormais 10 studios de danse, un théâtre et des logements pour une centaine d’étudiants et de professionnels de la danse israéliens mais, aussi, du monde entier. Rami Be’er y est entré en 1980.

 

Rami Be'er / Asylum / Kibbutz dance company / Théâtre de Paris / Juin 2019

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