Robyn Orlin / Coupé-décalé / Plus décalé, tu meurs...

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Robyn Orlin :

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Plus décalé, tu meurs...

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Elle est égale à elle-même et ne peut s'empêcher de provoquer son public d'une manière ou d'une autre, flattant parfois le petit côté masochiste de celui-ci. C'est peut-être d'ailleurs pour cela qu'on l'aime. Peut-être aussi pour voir jusqu'où elle ira... Seul problème, c'est que, quand elle - ou ses danseurs - s'en prennent à quelqu'un, ça peut faire mal... Aussi vaut-il mieux que ce ne soit pas vous qui soyez pris pour leur tête de turc ! Cela dit, tout rentre rapidement dans l'ordre, le premier moment de... honte passé. A ce titre, Coupé-décalé s'avère particulièrement démonstratif. Jugez-en plutôt: lorsque le spectacle commence, la lumière est toujours dans la salle. Un danseur noir, costume - cravate de rigueur et chaussures dernier cri, est assis au premier rang, une caméra à la main braquée sur son visage. Son image en gros plan est renvoyée sur un écran géant en fond de scène. Soudain, il interpelle la spectatrice qui s'est assise à sa droite, vantant en public, avec force gestes bien sûr, sa grande beauté. Puis, se tournant vers la gauche, c'est à son jeune voisin qu'il s'adresse, lui passant la main dans les cheveux et le bras autour du cou: "Vous et moi, on est beau; rapprochez-vous de moi, n'ayez pas peur, mes intentions sont bonnes, c'est un geste purement amical. Ce soir, je vais vous rebaptiser. Je vais vous donner un joli, joli nom." Et, insistant, "Il faut dire oui !" Il se saisit alors de son IPAD, montre des images de son village, de sa famille, de ses proches, tout en les projetant grâce à sa mini-caméra sur l'écran. "Serrez-vous contre moi. Ҁa vous gêne que je vous caresse ? Je suis si près de vous..." Et de poursuivre: "Regardez-moi dans les yeux. Je vais vous faire un bisou. Je suis content, je suis très content..." Il se lève après l'avoir embrassé comme un amoureux et entame une petite danse primesautière sur la scène, dirige sa caméra vers le public: "Regardez tout ce monde, ils sont venus pour moi, rien que pour moi, parce que je suis plus décalé que Robyn..."

Mettez-vous quelques instants à la place de ce pauvre malheureux qui se voit tout de go caressé, bécoté, dorloté par un noir bien plus âgé que lui et qu'il ne connaît ni d'Eve, ni d'Adam. Et ce, devant le public d'une salle archipleine... Quelle aurait été votre réaction ? Rentrer la tête dans les épaules et attendre que cela passe. C'est précisément ce qu'il a fait. Jusqu'au moment où, se montrant moins pressant, le danseur-comédien James Carlès, de plus excellent chorégraphe comme on va le voir par la suite, confie sa caméra au jeune homme un peu rasséréné, l'enjoignant de le filmer durant ses futures évolutions. D'ailleurs pas tristes, elles non plus !

Avisant en effet une autre jeune femme assise au troisième rang, laquelle portait un magnifique sac rouge en outre parfaitement assorti à sa robe, il monte vers elle et lui demande péremptoirement - avec insistance et fermeté mais non sans doigté - de lui donner son sac. Bien sûr, celle-ci refuse. Après quelques échanges verbaux plutôt drolatiques, elle  finit par le lui donner non sans avoir mis dans le sac en plastique de type supermarché qu'il lui tendait les effets personnels qui y étaient contenus. Il s'en coiffe aussitôt, fait le pitre, puis retourne vers elle pour lui demander cette fois sa robe, en spécifiant : "Quand on voit un feu rouge, on s'arrête..." Stupéfaction évidente de la part du public ! Suite au refus bien compréhensible de la jeune femme, un troc s'engage en joignant de sa part le geste à la parole : "Négocions : Je vous donne ma veste contre votre jolie robe rouge ? Non ? Je vous donne alors mes chaussures plus la veste... Toujours pas ? Je rajoute ma cravate... Et ma chemise... Toujours pas ? Et le voilà qui enlève son pantalon. "Toujours pas ? J'ai compris ce que vous voulez... Vous voulez mon slip ? Cela ne se fait pas. Jamais le slip ! C'est un cadeau de Robin..." Et le voilà, comme offusqué, qui descend les marches en slip bariolé du plus heureux effet, retourne sur la scène et s'enroule majestueusement dans une tenture rouge descendue des cintres. S'adressant une dernière fois à sa proie : "Madame, vous pouvez garder votre robe. La mienne est plus décalée que la vôtre..." Ouf, elle l'a échappé belle ! Vous me direz que tout ceci est très théâtral, et vous aurez raison. Mais Robyn Orlin a toujours aimé mixer la danse et le théâtre, privilégiant d'ailleurs ce dernier.

Portrait orlin hdLa soirée n'était cependant pas terminée. La seconde partie, bien moins décalée - mais un peu tout de même - était totalement dansée dans une électrisante chorégraphie de... James Carlès lui-même, mi africaine, mi jazzy. D'origine camerounaise, ce chorégraphe aux multiples talents (comédien, danseur, conférencier, pédagogue, musicien, chercheur, directeur artistique du Festival International Danse à Toulouse qu'il oriente d'ailleurs, en 2008, sur le thème "Danses et Continents Noirs"...) a composé pour les cinq danseurs de ce coupé-décalé* de Robyn une œuvre éminemment politique, mettant en valeur le double langage de cette danse, à savoir que ce qui est montré au public à la volée n'est pas du tout perçu de la même façon par les initiés. Si cette danse spectaculaire magistralement interprétée par la compagnie de Robyn Orlin et qui traite du pouvoir de l'argent, a, sur le plan socio-philosophique, une signification analogue à celle du sketch de la 1ère partie, il est toutefois dommage que sa portée ait été éclipsée par le solo anticonformiste beaucoup plus spectaculaire de Robyn, génialement servi, il faut bien l'avouer, par le talent exceptionnel de James Carlès.

J.M. Gourreau

I am not a sub-culture, rather a gallery of self portraits with a history walking in circles / Robyn Orlin & On va gâter le coin / James Carlès,  Centre National de la Danse, Pantin, du 5 au 7 mars 2014.

* Le "coupé-décalé" est une pièce chorégraphique en deux actes, généralement élaborée par deux chorégraphes.

Robyn Orlin / Coupé-décalé / CND Pantin / Mars 204

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