Roser Montllo-Guberna et Brigitte Seth / Genre oblique / Liberté chérie

 

Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna :

 

Photos Brigitte Eymann

 

Liberté chérie

 

Elles sont toujours les mêmes, et c’est bien comme cela qu’on les aime, avec leur dérision, leur humour noir, caustique et dérangeant. Mais aussi pour leur terrible lucidité. Poursuivant leur exploration de l’âme humaine et de ses travers, elles se sont cette fois attaqué aux marginaux, aux excentriques, à tous ceux et celles qui ne se sentent ni ne veulent être comme les autres, qui aiment et chérissent leur liberté envers et contre tout.

En scène, Juana Loca surnommée « la folle », fille des rois catholiques espagnols du 15ème siècle, reine de Castille et d’Aragon, épouse de Philippe de Habsbourg, mère de Charles Quint. Or, sait-on que cette gente et noble dame fut enfermée pendant la quasi-totalité de son règne pour avoir manifesté un trop grand penchant pour Cupidon et, accessoirement, n’en avoir manifesté aucun pour sa fonction de régente ?…

Comme à l’habitude chez Roser et Brigitte, adeptes de l’Art-sous-toutes-ses-formes (et pas seulement celui de Terpsichore), il faut lire entre les lignes. Si Juana est bien présente et sa vie évoquée tant par la mise en scène que la chorégraphie, les décors et costumes, ainsi que la musique de Jean-Pierre Drouet et Geoffroy Tamisier, (percussions et solo de trompette inspirés de chants populaires, de processions siciliennes et de Banda lonica), Juana Loca n’est en fait qu’un prétexte pour évoquer l’existence de tous ces êtres « désaxés, agités, déplacés, égarés », constituant ce Genre oblique, qui a l’heur (ou le malheur) d’empoisonner notre société… Ainsi le rideau s’ouvre t’il sur Brigitte Seth maugréant en trottinant autour de la scène sur… la taille de son tour de taille, en se disant que, finalement, c’était comme ça, qu’elle n’y pouvait rien et qu’il lui fallait vaille que vaille l’accepter, la nature reprenant toujours ses droits… Un non-dit qui en dit long… Car, au fond, pourquoi ne serait-on pas aimé comme l’on est, pour ce que l’on est ?

Curieuse entrée en matière certes mais qui donne le ton : on se doute dès lors que ce n’est peut-être pas tout à fait l’histoire de Juana dont il va être question mais bien de ce droit à la différence auquel nous aspirons tous et qui ne correspond certes pas à ce que la Société - notre société - attend de nous. En fait, l’image suivante, dans laquelle Roser adopte sur un tabouret des positions aussi surprenantes, voire extravagantes, que suggestives, nous en apporte bien la preuve. Nous ne sortons pas tous du même moule.

La suite sera bien évidemment sur le même ton. Avec cette particularité cependant que nos deux comparses enfoncent le clou en utilisant divers langages et d’autres images, au cas – peu probable à vrai dire – où l’on n’aurait pas bien compris ! Quel magnifique pied de nez aux lois et conventions, hiérarchies et contraintes de toutes sortes qui nous empoisonnent l’existence ! Pourquoi, en effet, devrait-on endosser la peau des autres ? Sont-ce vraiment eux qui détiennent la normalité, la vérité ? Tout cela est dit avec beaucoup de finesse, de poésie et d’humour, tout en mettant de temps à autre férocement les pieds dans le plat… Il faut toutefois reconnaître que les formes y sont mises : un duo d’amour au ralenti d’une beauté et d’une poésie à vous couper le souffle, une musique des plus envoûtantes et parfaitement adaptée à l’action, des lumières (dues à Dominique Mabileau) mettant parfaitement en valeur la scénographie et la chorégraphie. Alors, que demander de plus ?

J.M. Gourreau

 

Genre oblique / Roser Montllo Guberna et Brigitte Seth, Théâtre de Bezons, Février 2010 et Théâtre des Abbesses à Paris, Mars 2010.

Prochaines représentations : St Ouen, Espace 1789, du 8 au 17 avril 2010.

 

 

 

 

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