Saburo Teshigawara / Symphonie fantastique / Un concert sublimé par la danse

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Saburo Teshigawara :

 Un concert sublimé par la danse

 

Saburo teshigawara by akihito abeIl fallait oser le faire. Car la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz est à elle seule un chef d’œuvre du romantisme. Un monument. L’associer à l’art de Terpsichore aurait pu frôler le sacrilège, et l’on peut en effet s’interroger sur les motivations de Saburo Teshigawara lorsque l’idée lui vint d’utiliser cette partition comme support d’un ballet. Qui plus est, d’allier sur scène orchestre et danseurs. On aurait pu penser que, du fait de l’importance du nombre de musiciens inhérent à l’exécution de cette symphonie, il eut été rationnel d’y associer un corps de ballet conséquent. Paradoxalement, c’est l’inverse qu’il a adopté, faisant le choix de se produire lui-même en solo, en alternance avec sa partenaire, Rihoko Sato.

Difficile donc de dire ce qui a bien pu pousser ce chorégraphe à s’exprimer par le truchement d’un concert dansé. Souhaitait-il amener à la danse des mélomanes qui ne sont pas encore convaincus de la beauté intrinsèque de cet art ? Ou, plus simplement, désirait-il exprimer et partager son ressenti - conscient ou non - à l’égard de l’œuvre qui l’avait séduit, voire faire rejaillir sur son public les états d’âme du compositeur lorsqu’il conçut et écrivit sa partition ?  Car, si une musique peut parfois accompagner une danse sans nécessairement faire corps avec elle ou la sublimer, bien souvent son utilisation dans un ballet s’avère bien autre chose qu’un simple support en écho à une variation dansée. Or, dans le programme élaboré pour la création de l’œuvre à la Biennale de danse de Lyon le 22 septembre 2018, on pouvait lire que le chorégraphe avait pris le parti de "ne pas utiliser la Symphonie fantastique en tant que musique, mais de se servir du geste afin de donner corps à la structure de cette composition"...  Quoiqu’il en soit, dans ce concert dansé, Teshigawara et sa compagne sont parvenus à conférer une nouvelle dimension à un chef d’œuvre musical déjà bien connu des mélomanes, à le sublimer, à en dévoiler quelques facettes restées encore secrètes jusqu’alors.

Si l’on se réfère aux textes de l’époque de la création de l’œuvre musicale, très exactement le 5 décembre 1830 à Paris, la musique instrumentale, sous l’impulsion de Berlioz notamment, devait avoir le pouvoir et la capacité d’exprimer les motivations et les sentiments les plus intimes de l’âme, de "dire" l’Homme, la nature, le divin sans recours à la parole, d’être un langage à part entière bien supérieur au verbe, pour exprimer les mystères et les tourments de l’âme. Cette symphonie, primitivement appelée « Episodes de la vie d'un artiste, symphonie fantastique en cinq parties », est l'œuvre d'un créateur qui n'a pas encore vingt-sept ans, et qui fait toujours partie des élèves du Conservatoire. Son auteur y décrit les sentiments que lui inspire sa dulcinée - en l'occurrence l'actrice irlandaise Harriet Smithson - laquelle, après lui avoir infligé moult frustrations et déconvenues plus dramatiques les unes que les autres, finira par devenir sa femme en 1833. Cette pièce comporte cinq mouvements (Rêveries, passions ; Un bal ; Scène aux champs ; Marche au supplice ; Songe d'une nuit de sabbat) et fait appel à toute une pléiade d’instruments jusqu’alors inusités, cuivres et percussions notamment, lui conférant des couleurs à l’époque encore totalement inconnues.

Bien qu’elle soit truffée de références empruntées à l’œuvre de Victor Hugo, cette symphonie est considérée aujourd’hui encore comme une autobiographie - ce que toutefois Berlioz réfutera - déclarant avoir seulement voulu développer, "dans ce qu’elles ont de musical", différentes situations de la vie d’un artiste. En écho à l’attitude obsessionnelle de Berlioz à l’égard de cette comédienne, que l’on retrouve bien sûr à maintes reprises sous diverses formes dans la partition musicale, Saburo Teshigawara a conçu une chorégraphie répétitive puissante, nerveuse, vive et ampoulée, à certains moments "très rock", à d’autres, plus légère et plus féline, ample, chargée d’une grande émotion : elle traduit parfaitement les angoisses et les hallucinations du compositeur, épousant admirablement la ligne orchestrale de la partition par des jeux de jambe rapides, vifs et énergiques, et des ondulations voluptueuses des bras, chorégraphie interprétée alternativement - voire en duo - par Rihoko Sato et par lui-même à l’avant du plateau. Une gestuelle très imagée qu’il était intéressant de mettre en parallèle avec celle du chef d’orchestre Xian Zhang - bien sûr très codifiée, toute différente de par l’observance des conventions liées à sa fonction. Et je me suis surpris à rêver à ce qu’aurait pu être ce concert si Teshigawara s’était substitué au chef d’orchestre avec sa propre gestuelle dans la conduite de cette symphonie, ce qui aurait peut-être eu pour résultat d’en accentuer les nuances, voire d’en développer et d’en amplifier le lyrisme et l’expressivité…

J.M. Gourreau

Symphonie fantastique / Saburo Teshigawara et l’orchestre national de Lyon, Cité de la musique, Philharmonie de Paris, 4 octobre 2019.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saburo Teshigawara / Symphonie fantastique / Cité de la musique / Octobre 2019

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