Salva Sanchis / Radical light / Pas vraiment novateur mais admirablement réalisé

Salva sanchis radical light

Salva Sanchis :

Pas vraiment novateur mais admirablement réalisé

 

Ce n’est pas particulièrement original mais c’est bougrement bien fait. Une œuvre platonique issue de quelques mouvements minimalistes instinctifs, anodins, sur une musique elle aussi minimaliste, en sourdine, planante, qui s’amplifie progressivement jusqu’à l’explosion finale, radicale, souveraine. Sur la scène, quatre hommes et une femme. Des hésitations à s’engager, investir ce tapis d’un orange rutilant qui occupe le centre du plateau. Une gestuelle naturelle, insidieuse, à partir de banals échauffements qui se complexifient au fur et à mesure que la musique se fait plus présente, plus puissante. Des phrases qui, toutefois, n’ont rien de réellement extraordinaire mais qui mettent en valeur l’excellence et la virtuosité des exécutants et, surtout, leur énergie. Un démarrage peut-être un peu long mais, au final, pas du tout désagréable. On se laisse aller à admirer la beauté des mouvements concoctés, la pureté de leur ligne. Chaque danseur semble cependant faire ce que bon lui semble, sans s’occuper de ce que fait son voisin.

Radical light bart grietens 03

Photos Bart Grietens

Puis, sans que l’on s’en rende vraiment compte, la gestuelle, devenue plus prégnante, concentre notre attention, nous prend aux tripes, nous sort de cette torpeur qui nous avait progressivement envahi, dans laquelle nous nous étions lentement installés. Dès lors, tout s’emballe. Le rythme de la musique du duo musical "Discodesafinado" (Joris Vermeiren et Senjan Jansen) devient de plus en plus saccadé, de plus en plus impulsif, engendrant une danse convulsive, mécanique, fougueuse, emportée. Le langage s’approfondit, se charge petit à petit de sens, de pair avec l’intensité de l’écriture et sa profondeur. La musique ruisselle sur les corps, les enveloppe, les habite, mais ils demeurent malgré tout chacun dans leur monde. Ils n’en sortent que pour aller s’écrouler dans un coin, épuisés, ou pour reprendre leur souffle. Bien vite cependant, la fièvre, le besoin de se couler dans le rythme, de s’y mesurer, les ranime : ils rejoignent alors leurs compagnons d’infortune et rentrent dans la sarabande. Dès lors, le spectacle subjugue, hypnotise, devient électrisant. Les performances s’enchaînent à un rythme étourdissant, les danseurs se relayant les uns les autres. Il ne semble toujours rien y avoir de cohérent, même si, par moments, à la fin de la représentation essentiellement, ils parviennent à se rejoindre. Mais ça coule, ça se laisse contempler comme les flots d’un long fleuve qui gagne de l’impétuosité au fil de son parcours, et on s’y laisse prendre. La cadence musicale, syncopée, génère un mouvement perpétuel totalement abstrait, obsessionnel, sans apparentes répétitions. Et l’on en vient à se demander comment les interprètes parviennent à  enregistrer, à retenir ces enchaînements. Car, bien sûr, quasiment tout est écrit, rien n’est laissé ni au hasard, la part de l’improvisation étant réduite. Et c’est bien là le prodige. Car la musique, répétitive, ne permet que bien difficilement de s’y retrouver. Torsions, vrilles, déséquilibres plus étonnants les uns que les autres alternent avec des mouvements au sol du plus bel effet pour, finalement, laisser les corps s’imbriquer les uns dans les autres. Fascinant.

Radical light bart grietens 01

Salva Sanchis n’est pas un inconnu des aficionados français de danse. En juin 2001 en effet, il a présenté dans ce même théâtre - dans le cadre de la manifestation P.A.R.T.S. (Opening Parts@Paris) - un solo, Gap, intégré l’année suivante dans la pièce de groupe Itch & fear. Ce chorégraphe espagnol, né à Manresa près de Barcelone, débute sa carrière artistique dans le théâtre, le mime et l’aïkido avant de se rendre en Belgique à l’Ecole P.A.R.T.S. d’Anne Teresa de Keersmaker. Il en sortira, diplôme sous le bras, en 1998. Cette même année, le Centre culturel Belem de Lisbonne lui commande une courte pièce pour trois danseurs Underline. Dès lors, tout ira très vite. De 1998 à 2017, date à laquelle il se consacre uniquement à la psychologie, Sanchis ne montera pas moins de 20 chorégraphies et participera à la création de 14 autres, avec Anna Teresa de Keersmaker et Marc Vanruxt essentiellement mais aussi Georgia Vardarou, Peter Lenaerts, Thomas Plischke et Jan Ritsema. Alors que ses premières pièces étaient très influencées par le théâtre, ses dernières, telles Radical light qu’il présente aujourd’hui, sont devenues totalement abstraites. On a également pu le voir comme danseur d’abord chez Anne Teresa de Keersmaeker puis comme chorégraphe associé jusqu’en 2008, période durant laquelle il développera un travail personnel entre danse et musique. En 2010, on le retrouve avec Marc Vanrunxt à la direction artistique de la compagnie flamande Kunst/Werk qu’il quittera définitivement – et avec elle la danse – en 2017. Seules sont aujourd’hui encore présentées ses deux dernières créations, Radical Light (2016) et A love supreme (2017).

J.M. Gourreau

Radical Light / Salva Sanchis, Théâtre de la Bastille, du 9 au 15 avril 2018.

 

 

Salva Sanchis / Radical light / Théâtre de la Bastille / Avril 2008

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