Serge Ambert / Comme un bond en plein ciel / L'enfermement

   

                                                                                                                                              Photos J.M. Gourreau

Serge Ambert                                                                         

 

 

 

 

 

 

 L’enfermemement

 0n ne voit bien qu’avec le cœur.
Saint Exupery

Intéressante initiative que celle d’allier, à sa  proposition chorégraphique, les sources et les éléments préparatoires, tant pour en donner les raisons que pour en montrer les différentes étapes de la création. Le cheminement de l’artiste est ainsi explicité, les différentes facettes de son œuvre décortiquées, son propos présenté sans équivoque et ses subtilités dévoilées. Ainsi la pièce devient-elle totalement accessible à tous les publics.

Cela faisait des années que Serge Ambert était hanté par la vie de Nijinsky, son aura, l’essence de son art. Ce ressenti, il a souhaité le faire partager à son public à travers un parcours composé de trois volets, le premier étant une mini-conférence retraçant sa carrière, le second la lecture de certains passages soigneusement choisis de ses « cahiers » et le troisième, un solo mettant en gestes les émotions éprouvées à la lecture de certains de ses écrits ou de l’analyse de quelques images de ses œuvres parvenues jusqu’à nous.

C’est fort judicieusement que le chorégraphe transporte le spectateur dans un univers nu, quasi carcéral, au centre duquel ne subsistent qu’une chaise et un lit. Evocation évidente à l’époque où Nijinsky vécut enfermé pendant plus de 20 ans dans une petite chambre de divers hôpitaux psychiatriques, notamment  Kreuzlingen et Münsingen avec, pour seul compagnon, ses souvenirs. Et ceux-ci le hantent, parfois comme une fulgurance réitérée, parfois comme un véritable leitmotiv. Habitué à travailler avec des schizophrènes, Serge Ambert est parvenu à rentrer dans son monde, en en restituant non seulement son parfum mais aussi une part de la vérité. Et à faire sienne cette phrase qui revient à moult reprises dans ses cahiers (version non expurgée par Romola) : « Je veux danser parce que je sens, et pas parce qu’on m’attend… ». Les ateliers que le chorégraphe a pu mener en hôpital psychiatrique lui ont sans doute énormément servi : les attitudes issues de ces corps meurtris, recroquevillés, abîmés qui lui sont passés entre les mains ont resurgi naturellement dans son évocation du grand danseur ; elles étaient en parfaite adéquation avec lui ou, tout au moins, avec ce qu’il sentait de lui. C’était une petite part de lui qu’il nous livrait, sans doute intuitivement. Cette évocation très poétique, sensible et précieuse, avait en outre le mérite de montrer une des facettes expliquant peut-être ce qui avait fasciné les spectateurs de l’époque, à savoir, outre sa puissance et sa féminité, cette manière si particulière de dissocier le bassin du haut du corps, tout comme le font les danseurs de hip-hop aujourd’hui. Mais le plus émouvant était sans doute cette impression de fauve en cage, cette oppression qui le tenaillait  sans cesse, cette impossibilité de communiquer que le chorégraphe avait déjà abordée dans une de ses œuvres précédentes, La fêlure du papillon*.

 J.M. Gourreau

 Comme un bond en plein ciel / Serge Ambert, Théâtre Paul Eluard, Choisy le Roi, Mars 2010.

 * cf. critique sur ce même site, décembre 2009.

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