"Signes de printemps" au Regard du Cygne / Toméo Vergés / Cécile Loyer / Thomas Lebrun

"Signes de printemps" au Regard du Cygne

 

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Brigitte Seth & Roser Montlló Guberna dans Luna et lotra performing - Ph. J.M. Gourreau 

 

Voilà une fête chorégraphique aux allures de festival concoctée par deux inénarrables joyeux drilles, pleins de verve et d’humour mais aussi de finesse et d’esprit - j’ai nommé Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna - lesquelles ont invité quelques amis chorégraphes et danseurs à partager avec le public durant trois semaines leur enthousiasme et leur passion dans un écrin aussi confortable que chaleureux, amoureusement bichonné par Amy Swanson. Le Regard du Cygne est en effet autant un théâtre pour la danse qu’un lieu convivial "au croisement des cultures, des langues, des langages et des générations", dans lequel on ne peut que se sentir parfaitement à l’aise, tout comme chez soi… Durant une quinzaine de jours, pas moins de onze chorégraphes s’y sont croisés dans une entente cordiale et souveraine, donnant souvent le meilleur d’eux-mêmes : il n’est bien sûr pas possible de tous les évoquer dans ces colonnes ; trois d’entre eux cependant ont davantage attiré mon attention, et c’est de leurs prestations dont je vais vous entretenir.

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Sandrine Maisonneuve dans Que du bonheur / Toméo Vergés - Ph. J.M. Gourreau

Toméo Vergés :

Un va-et-vient aussi cocasse que burlesque

Voilà une idée pour le moins aussi originale que peu banale. A savoir celle de faire exécuter durant une bonne trentaine de minutes à son interprète une étourdissante quantité d’allers retours de cour à jardin et de jardin à cour sur un tapis de sol tout en longueur et ce, juste au- devant de la scène avec, pour seul accompagnement, un métronome… Là, je vous vois venir : seriez-vous enclin à penser que cette machiavélique réitération de pas qui n’est pas sans évoquer ceux d’un "lion en cage" pourrait vite devenir lassante, voire obsessionnelle ? Eh bien non car, ce que je ne vous ai pas encore laissé entendre dans l’histoire, c’est que, si la gestuelle dévolue aux jambes pouvait effectivement paraître aussi agaçante qu’insupportable du fait de sa monotonie, c’est en fait au haut du corps que le chorégraphe a donné la parole. Or, il faut bien l’avouer, tant le visage que les bras et, bien sûr, les mains sont de fabuleux moyens d’expression, que Toméo Vergés a su utiliser et mettre en valeur avec autant d’humour que de délicatesse et d’à-propos. Le résultat est souvent désopilant et plein de fantaisie. Que du bonheur porte en effet bien son titre, d’autant lorsqu’il est présenté dans un tel cadre. C’est à Sandrine Maisonneuve que Toméo a confié ce carcan et cette lourde tâche… laquelle, il faut le souligner, lui va comme un gant ! Pince sans rire elle est, pince sans rire elle reste, du moins durant toute la durée du spectacle. Si, au début de la représentation, elle semble vouloir s’en affranchir, très vite elle va explorer tous les moyens pour attirer l’attention sur sa condition : expressions et gestuelle moqueuses, drolatiques, grotesques, empreintes de désespoir feint (un tantinet forcées, il est vrai), et j’en passe, sans compter les effets de robe qui forcent l’attention et appellent sans coup férir le rire et la bonne humeur. Tout un tas de petits riens qui, par leur charme et leur innocence, vous effacent, comme d’un coup de baguette magique, les ennuis et désagréments de votre journée. Un véritable remède contre la monotonie !

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Moments d'absence - Photos J.M. Gourreau

 

Cécile Loyer :

Aux frontières de la réalité et de la fiction

Etrange travail que ces Moments d’absence aux relents de butô, entre fiction et réalité, ayant pour origine l’œuvre du cinéaste Jean Eustache (1938-1981), en particulier son film, Une sale histoire. Ce diptyque cinématographique en deux volets qui date de 1977 navigue explicitement sur deux territoires, celui d’un documentaire et celui, en parallèle d’une allégorie, vision qui reflète son imagination. Mais, à l’inverse du film qui débute par la fiction pour enchainer sur le document, l’œuvre de Cécile Loyer relate quelques instants mémorables de son passé, en l’occurrence la création à Tokyo, 15 ans plus tôt, de son tout premier solo, Blanc (2000), pour le réactualiser tout en en faisant revivre les principales facettes. Un solo qui évoque le passé d’une femme peu avant son mariage, la magie, la force, la fragilité de ces moments de joie ou de tristesse vécus et partagés avec ceux et celles qui l’ont entouré et qui ont fait chaque jour partie de sa vie. Dix ans plus tard, l’idée l’effleure de reprendre la pièce en la modifiant, en l’adaptant, en la déconnectant du passé, tout comme l’avait fait Jean Eustache dans son court-métrage, conférant ainsi à l’œuvre une nouvelle facette qu’elle s’efforce de transmettre à son interprète, Eric Domeneghetty. Un travail tout en finesse reflétant la générosité extrême de son auteur, aux frontières entre la réalité et l’imaginaire, l’histoire vécue et la fiction, dans deux mises en scène analogues qui s’interpénètrent, abordant des questions qui interpellent mais qui resteront à jamais sans réponse… Un dialogue fascinant dans lequel on ne peut jamais discerner le bon grain de l’ivraie.

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Anne-Sophie Lancelin dans L'étoile jaune - Photos CCN Tours

Thomas Lebrun :

Au paroxysme de l’émotion

Autre registre avec le solo et le duo de Trois décennies d’amour cerné de Thomas Lebrun, pièces abordant les tabous du sida, suivies par le solo L’Etoile jaune du même chorégraphe. Les mots sont impuissants pour le dire et les décrire. Voilà un artiste dont l’œuvre toute entière est imprégnée d’un charisme hors du commun, d’une sensibilité exacerbée et qui ne parle qu’avec son cœur, sentiments parfaitement relayés par ses danseurs, tout particulièrement par Anne-Sophie Lancelin, interprète sublime des deux solos dont l’intensité dramatique rejaillissait avec une force peu commune sur les spectateurs subjugués.

Comme son nom le laisse entendre, Trois décennies d’amour cerné… de doutes ravive les peurs, les questions, les doutes générés dans les années 80 par l’épidémie de sida qui déferla entre autres sur le monde de la danse. Un solo fascinant, d’une grande intensité dramatique, qui révèle avec une force inouïe la crainte de vivre sereinement sa sexualité, le doute qui oppresse et tenaille les partenaires, ne serait-ce qu’à l’approche de l’étreinte, réveillant dans les esprits les risques et les dangers de la maladie. Ressenti exprimé tant dans la gestuelle que par l’étonnante expressivité théâtrale communicative d’Anne-Sophie qui donnait réellement l’impression de le vivre.

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Trois décennies d’amour cerné… de peur - Photos CCN Tours

Même sentiment d’effroi communiqué par Anne-Emmanuelle Deroo et Raphaël Cottin dans leur duo Trois décennies d’amour cerné… de peur, « de la crainte de l'autre et de l'acte, mais que le désir emporte ». Avec l’obsession sous-jacente de la mort. Un sentiment encore bien présent aujourd’hui, malgré les progrès de la médecine qui permettent désormais de soigner ce fléau, voire même de le renvoyer au pays des oubliettes.

Soirée poignante qui se terminait en apothéose avec L’Etoile jaune, solo d’une puissance évocatrice incommensurable extrait de La constellation consternée, pièce qui évoque le massacre de milliers d’innocents par les nazis durant la dernière guerre mondiale. Là encore, l’exceptionnel pouvoir de concentration d’Anne-Sophie Lancelin et sa force intérieure, son rayonnement et son innocence lui permirent d’exprimer toute l’horreur de ce drame, le désarroi, ainsi que la rage sourde et contenue de ceux qui y ont été confrontés et qui en ont fort heureusement réchappé.

J.M. Gourreau

Que du bonheur / Toméo Vergés, Le Regard du Cygne, Paris, 5 & 6 avril 2018. Moments d’absence / Cécile Loyer, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018. La constellation consternée & L’Etoile jaune / Thomas Lebrun, Le Regard du Cygne, Paris, 12 & 13 avril 2018, dans le cadre du Festival "Signes du printemps".

 

Toméo Vergès / Cécile Loyer / Thomas Lebrun / Le re

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